L’horreur du massacre de Nankin

Le terme de massacre de Nankin regroupe l’ensemble des actes cruels, en effraction au droit des conflits armés et au droit international humanitaire, tel que destructions, incendies de bâtiments publics et privés, pillages de richesses, ressources et vivres, violences à l’encontre des femmes, massacre de civils, réfugiés et militaires chinois par l’armée japonaise lors de la prise et de l’occupation de Nanking, capitale chinoise à l’époque, en décembre 1937, au début de la guerre sino-japonaise (1937-1945). Concernant la période et l’ampleur géographique de l’incident, on s’accorde sur les chiffres suivants.

On considère que les attaques aériennes ordonnées par la marine japonaise, commencées le 15 août 1937 jusqu’à la reddition de Nankin le 13 décembre, précédant l’assaut, responsable de bombardements sans discrimination visant les civils, forment le préambule des incidents. Le massacre commence réellement autour du 4 décembre 1937 lorsque l’armée japonaise pénètre dans la zone de Nankin après en avoir reçu l’ordre de l’Etat-major. Celui-ci décide d’interrompre sa percée vers le centre de la Chine le 14 février 1938, ce qui met fin au siège de Nankin, mais les actes de barbaries se poursuivent bien après. On peut dater la fin des incidents de Nankin à l’établissement de l’état fantoche, le 28 mars, date à laquelle on ne peut pas dire que les actes de barbarie aient complètement cessé (ils se poursuivent dans les campagnes environnantes), mais qu’ils ont considérablement baissé.

Les incidents se sont déroulés dans l’ensemble de la ville sous-province de Nankin (en Chine la ville sous-province a un statut proche de la province et dépend directement du gouvernement central), c’est à dire une région administrative qui comporte la ville de Nankin et les six districts environnants. C’est également la zone de combat où les armées japonaises et chinoises se sont affrontées et qui a ensuite été annexée par l’armée japonaise à la chute de Nankin. Si l’on parle parfois de ville-château pour désigner Nankin, c’est que traditionnellement les villes en Chine étaient fortifiées. Dans le cas de Nankin, il s’agit d’un mur d’enceinte.

Parade des forces Japonaises à Nankin

Parade des forces Japonaises à Nankin

Atteintes à la vie, à la personne

En effraction totale au droit des conflits armés, les survivants, fait prisonniers, capitulant ou blessés étaient massacrés en groupe ou individuellement. La stratégie d’étouffement de l’armée japonaise fit de nombreuses victimes civiles. Selon le bon vouloir des soldats japonais, beaucoup de jeunes hommes furent tués au motif qu’ils pouvaient être des soldats en fuite. Si l’on en croit les recherches menées par le professeur Lewis S. C. Smythe de l’université de Jinglin et les membres du comité d’assistance international de Nankin (également nommé comité international de la zone de sécurité de Nankin, fondé par Miner S.Bates), les principales victimes de ces campagnes d’épuration étaient des personnes âgées. L’armée japonaise en entrant dans la ville a massacré un grand nombre de vieillards qui veillaient sur les quartiers à forte concentration de population du sud de la ville. On compte plus de 28% des hommes et 39% des femmes de plus de 60 ans tués. Dans la campagne environnante, 83% des femmes assassinées avait plus de 45 ans et plus de la moitié de ce chiffre était des vieilles femmes de 60 ans et plus. Toutes ces femmes, qui jusqu’ici n’avaient pas été la cible d’attaque dans les conflits chinois traditionnels, essayaient de protéger leurs maigres biens, céréales, bétail, lorsqu’elles ont été victimes de l’attaque cruelle de l’armée japonaise.

Toujours selon la même enquête, les hommes représentent 64% des pertes civiles, ce nombre atteignant jusqu’à 76% des victimes dans la classe d’âge de 30 à 44 ans. Nul doute qu’ils aient été victimes de la « chasse aux fuyards ». Parmi ceux qui étaient restés à Nankin, une famille sur sept a perdu un père ou un mari. Dans la campagne environnante, une famille sur sept a perdu un de ses membres.

Ce qui se détache le plus des incidents de Nankin c’est le grand nombre de viols, souvent en groupe ou accompagné de meurtre. Dès la prise de Nankin le 16 décembre, les cas de viol se multiplient, au point que le comité international de la zone de sécurité recensent plus de mille cas par jour. Même en réévaluant les chiffres à la baisse, on suppose huit mille femmes violées dans les débuts de l’occupation. Jusqu’à février mars de l’année suivante, ce sont des dizaines de milliers de femmes qui seront victimes des soldats japonais. Le viol ne blesse pas seulement le corps des femmes, mais aussi abîme profondément l’esprit. Combien de femmes ont subit des dégâts psychologiques, se sont suicidées, ou encore sont restées handicapées suite aux maladies transmises par les soldats ? Combien de cruelles tragédies se sont ainsi poursuivies ? Smythe a constaté après les incidents qu’une femme violée sur dix s’était retrouvée enceinte. Il y a eu de nombreux cas de femmes non mariées qui se sont suicidées lorsqu’elles se sont découvertes enceintes. De même les enfants nés de ces unions ont tous sans exception été tués d’une manière ou d’une autre, et il n’y eu pas d’enfants métis. Ce sont encore, longtemps après les faits, les victimes cruelles des viols commis par l’armée japonaise.

Atteinte aux biens

L’armée japonaise à Nankin a pendant une longue période organisé des incendies et des pillages sans but militaire. Selon les recensements du comité d’assistance international de Nankin, 73% des bâtiments de Nankin ont été pillés. Dans les quartiers marchands du centre-ville, les soldats japonais sont venus à de nombreuses reprises, puis équipés de camions ont ensuite procédé à un pillage systématique, avant de mettre le feu à de nombreux endroits.

Les incendies déclenchés par l’armée japonaise ont eu lieu entre la prise de Nankin et le début de février, détruisant 24% des bâtiments de la ville. L’armée japonaise récupérait ensuite les meubles, les vêtements et l’argent liquide. Dans la campagne autour de Nankin, 40% des habitations ont brûlé, le bétail, les outils agricoles, les réserves de céréales et l’ensemble des récoltes ont subi des dégâts considérables. Dans les champs, les soldats fauchaient les légumes et donnaient le blé à leur chevaux. Dans les districts de Jian-ning et de Ju-rong, plus de la moitié des récoltes ont été détruites. Une grande quantité de céréales, de vivres et de bétail ont été pillés sous prétexte de réquisition ou de ravitaillement.

Estimation du nombre de victimes

Concernant le nombre de victimes chinoises, civiles et militaires, du massacre de Nankin, le compte-rendu du jugement du tribunal militaire international pour l’Extrême-Orient (tribunal de Tôkyô) stipule que « dans les six premières semaines suivant la prise de Nankin par l’armée japonaise, il y a eu à Nankin et dans sa périphérie 200.000 personnes tuées, civils et militaires confondus ». Pour le tribunal de guerre de Nankin, « on peut compter plus de 190.000 civils et soldats chinois massacrés à la mitrailleuse par l’armée japonaise dont le corps a été brûlé pour dissimuler des preuves. A côté de cela on dénombre plus de 150.000 victimes d’actes de barbarie que les associations de charité ont enterrés. Cela nous fait donc un total qui dépasse 300.000 victimes ».

Du côté des chercheurs japonais, à part Monsieur Hata Hikuhiko qui dénombre seulement 40.000 victimes, beaucoup de chercheurs dont Hora Tomio, Fujiwara Akira, Yoshida Yutaka et moi-même s’accordent pour dénombrer environ 200.000 victimes. Ce nombre englobe le grand nombre de soldats chinois qui se sont rendus ou ont été capturés et qui finalement se sont fait massacrés. Il est possible de déduire le nombre de victimes non-liées directement à la guerre parmi les soldats chinois en analysant les archives de l’armée de défense de Nankin et celles de l’armée japonaise qui a lancé l’assaut sur Nankin. Si l’on en croit les archives chinoises, l’armée de défense de Nankin comportait 150.000 hommes (soldats volontaires, conscrits, manoeuvres). Sur ce total 40.000 ont fui Nankin et se sont reformé après, 20.000 sont morts en défendant la ville, et moins de 10.000 ont disparu pendant la retraite. On peut considérer que les 80.000 soldats restants, qui ont jeté les armes, ont été massacrés après s’être rendus ou avoir été fait prisonniers.

Ce qui rend le massacre de Nankin si emblématique pour les Chinois de la guerre d’invasion et des actes de barbarie perpétrés par l’armée japonaise, c’est le fait que ces actes aient eu lieu à Nankin, capitale à l’époque de la république populaire et qu’un grand nombre de civils en aient été les victimes. Le massacre de Nankin fut le pire massacre organisé à grande échelle dans une ville chinoise par l’armée japonaise, la plus grande démonstration de violence militaire visant une population civile.

Dissimulation des faits au peuple japonais

Iwane Matsui

Le gouvernement japonais et les autorités militaires ont su ce qui se passait par l’intermédiaire des diplomates japonais présents à Nankin. Suite à une protestation du ministre des affaires étrangères Hirota au ministre de la guerre Sugiyama, l’état-major a envoyé à Nankin des officiers chargés de faire des recherches et de rédiger un compte-rendu sur la situation militaire. En février 1938, le commandant des troupes japonaises en Chine, Matsui Iwane, est démis de ses fonctions et rappelé à Tôkyô. Cependant le peuple n’est pas mis courant de cette décision et Matsui reçoit à son retour un accueil triomphal, présenté dans les médias comme le général qui a conquis la « capitale ennemie ».

La société japonaise de l’époque subissait un contrôle des médias très stricte, ce qui fait que même si les grands journaux ont pu envoyer des correspondants de guerre pour suivre le siège de Nankin et dont certains ont visité les lieux des massacres, il était impossible pour quiconque de révéler ce qui se passait réellement à Nankin. Tout était fait en sorte pour que la population japonaise ne soit pas au courant des massacres. Le courrier des soldats sur le front étaiet impitoyablement censurés et ils se retrouvaient forcés au silence à leur retour au pays. La presse étrangère relatant les faits était également bannie par la police politique du ministère de l’Intérieur, de sorte que la population japonaise n’y a jamais eu accès.

La grande majorité des Japonais a pris connaissance des incidents de Nankin lorsque le tribunal militaire international pour l’Extrême-Orient (tribunal de Tôkyô) a dénoncé les incidents de Nankin en tant que « crime contre l’humanité » et a condamné à mort Hirota Kôki et Matsui Iwane pour n’avoir pas empêché le massacre. La population a appris le verdict sans pour autant avoir une vue d’ensemble des évènements. C’est pour cette raison que le discours des révisionnistes qui veut que « le massacre de Nankin soit un mensonge monté de toutes pièces par le tribunal des vainqueurs pour jeter le blâme sur les Japonais » est encore très puissant dans la société japonaise contemporaine.

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