Oda Nobunaga (1534 - 1582): l'impitoyable seigneur de guerre qui unifia le Japon
Dans les annales tumultueuses de l'histoire japonaise, peu de figures projettent une ombre aussi longue et aussi fascinante que celle d'Oda Nobunaga. Né en 1534 dans une époque où le Japon était déchiré par plus d'un siècle de guerres civiles, la période dite du Sengoku jidai ou «ère des provinces en guerre», cet homme allait transformer à jamais le visage de l'archipel nippon.
Imaginez un pays fragmenté en centaines de territoires rivaux, où des seigneurs de guerre appelés daimyō s'entre-déchiraient sans relâche, où le pouvoir impérial n'était plus qu'une coquille vide, et où le shogunat Ashikaga, autrefois garant de l'ordre, s'était effondré dans l'impuissance et la corruption. C'est dans ce chaos sanglant que surgit Nobunaga, tel un météore destiné à embraser le ciel du Japon médiéval.
Premier des «Trois Grands Unificateurs» du Japon, aux côtés de Toyotomi Hideyoshi et Tokugawa Ieyasu, Nobunaga ne vécut que quarante-huit ans. Pourtant, en l'espace de deux décennies de campagnes militaires acharnées, il parvint à soumettre près d'un tiers de l'archipel, révolutionna l'art de la guerre, bouleversa l'économie, défia les puissantes institutions religieuses, et posa les fondations sur lesquelles ses successeurs achèveraient l'unification du pays.
Personnage complexe, à la fois visionnaire et impitoyable, Nobunaga fascine autant qu'il dérange. Surnommé le «Démon du Sixième Ciel» (Dairokuten Maō) par ses ennemis bouddhistes, une référence au roi des démons dans la cosmologie bouddhique, il fut également un mécène des arts, un stratège de génie, et un innovateur sans égal. Son histoire est celle d'un homme qui refusa les conventions de son temps et qui, par sa seule volonté, entreprit de remodeler le monde à son image.
Jeunesse et origines (1534-1551)
Naissance dans la tourmente
Le 23 juin 1534, dans le château de Nagoya de la province d'Owari (actuelle préfecture d'Aichi), nait celui qui allait ébranler les fondements du Japon féodal. Baptisé initialement Kippōshi (吉法師), le futur Nobunaga était le deuxième fils d'Oda Nobuhide, un daimyō de rang intermédiaire qui avait habilement su étendre son influence dans la région centrale du Honshū.
La famille Oda, contrairement à ce que la légende populaire suggère parfois, n'était pas d'origine modeste. Elle descendait des gouverneurs adjoints (shugodai) de la province d'Owari et pouvait retracer sa lignée jusqu'au clan Taira, l'une des grandes maisons guerrières de l'histoire japonaise. Néanmoins, dans la hiérarchie complexe de l'époque Sengoku, les Oda demeuraient des vassaux nominaux du clan Shiba, eux-mêmes gouverneurs (shugo) d'Owari, bien que ce titre fût devenu largement honorifique.
Une famille divisée
Le père de Nobunaga, Oda Nobuhide, était un guerrier capable et un administrateur avisé. Par une combinaison de conquêtes militaires et de manœuvres politiques, il avait considérablement agrandi les domaines familiaux, faisant des Oda la force dominante dans le sud de la province d'Owari. Cependant, le clan Oda lui-même était loin d'être unifié: plusieurs branches rivales se disputaient la prépondérance, et même au sein de la branche principale, les rivalités entre frères couvaient dangereusement.
La mère de Nobunaga, Dota Gozen (également connue sous le nom de Tsuchida Gozen), était la fille d'un vassal de Nobuhide. Fait inhabituel et lourd de conséquences, elle semble avoir préféré son fils cadet, Oda Nobuyuki, au détriment de Nobunaga. Cette préférence maternelle, combinée au caractère non conventionnel du jeune garçon, allait alimenter les tensions familiales pendant des années.
L'éducation d'un iconoclaste
Dès son plus jeune âge, Nobunaga manifesta un tempérament qui défiait toutes les normes de la société guerrière japonaise. Là où les fils de daimyō étaient censés étudier assidûment les classiques confucéens, pratiquer les arts martiaux avec discipline, et observer scrupuleusement l'étiquette aristocratique, le jeune Kippōshi semblait prendre un malin plaisir à bafouer chacune de ces attentes.
Les chroniques de l'époque rapportent qu'il errait dans les rues et les campagnes d'Owari en compagnie de jeunes gens de basse extraction, vêtu de manière extravagante, portant des vêtements à manches courtes, sans hakama (le pantalon traditionnel), avec une épée courte passée dans la ceinture de façon désinvolte. Il dévorait des fruits en marchant, s'adonnait à des jeux considérés comme vulgaires, et pratiquait l'équitation et la natation avec une énergie débridée plutôt qu'avec la grâce mesurée attendue d'un aristocrate.
«Le Fou d'Owari», Owari no Ōutsuke
Ce comportement scandaleux lui valut rapidement le surnom infamant d'Owari no Ōutsuke (尾張の大うつけ), «le Grand Fou d'Owari» ou «l'Imbécile d'Owari». Pour la société rigidement hiérarchisée du Japon médiéval, où chaque geste était codifié et où le maintien des apparences était crucial, un tel comportement de la part d'un héritier potentiel était proprement inacceptable.
Beaucoup, y compris sa propre mère et plusieurs de ses vassaux, en conclurent que Nobunaga était simplement inapte à gouverner. Son frère cadet Nobuyuki, en revanche, incarnait parfaitement l'idéal du jeune seigneur: cultivé, raffiné, respectueux des conventions. Le contraste entre les deux frères ne pouvait être plus frappant, et nombreux furent ceux qui commencèrent à envisager Nobuyuki comme le véritable héritier légitime du clan.
Mais était-ce vraiment de la folie? Certains historiens suggèrent que ce comportement apparemment erratique masquait une intelligence acérée. En se mêlant aux gens du peuple, Nobunaga acquérait une connaissance directe de son territoire et de ses habitants que peu de seigneurs possédaient. En rejetant les conventions, il se libérait des contraintes qui paralysaient ses rivaux. En paraissant fou, il endormait la méfiance de ses ennemis.
Hirate Masahide: le mentor désespéré
Parmi les vassaux de Nobuhide, un homme fut chargé de l'éducation et de la formation du jeune héritier: Hirate Masahide. Ce serviteur loyal et cultivé s'efforça pendant des années de canaliser l'énergie débordante de son protégé et de lui inculquer les rudiments de l'art du gouvernement et de la guerre.
Masahide était un homme de l'ancien temps, profondément attaché aux valeurs traditionnelles de loyauté, d'honneur et de bienséance. Le spectacle du comportement de Nobunaga le plongeait dans une angoisse croissante. Malgré ses efforts répétés, il ne parvenait pas à réformer son élève, et sa position auprès du clan s'en trouvait fragilisée.
La cérémonie de passage à l'âge adulte
En 1546, à l'âge de douze ans, Nobunaga accomplit la cérémonie du genpuku (元服), le rituel de passage à l'âge adulte pour les jeunes samouraïs. A cette occasion, il abandonna son nom d'enfance Kippōshi pour adopter celui de Oda Kazusanosuke Nobunaga (織田上総介信長). Le choix du titre «Kazusanosuke» (gouverneur adjoint de Kazusa) était purement honorifique, mais il témoignait des ambitions que Nobuhide nourrissait pour son fils.
La cérémonie eut lieu au château de Furuwatari, et c'est à cette occasion que Nobunaga reçut son premier château: celui de Nagoya, où il était né. Pour la première fois, le «fou d'Owari» se voyait confier des responsabilités réelles. Comment allait-il s'en acquitter?
Premiers commandements
Les années suivantes virent Nobunaga s'initier progressivement à l'art de la guerre sous la tutelle de son père. Nobuhide était alors engagé dans des conflits sur plusieurs fronts: à l'est contre le puissant clan Imagawa, au nord contre le clan Saitō de la province de Mino. Le jeune Nobunaga participa à plusieurs de ces campagnes, acquérant une expérience militaire précieuse.
C'est également durant cette période que fut arrangé son mariage avec Nōhime (濃姫), la fille de Saitō Dōsan, le redoutable seigneur de Mino. Ce mariage, célébré en 1549, visait à sceller une alliance entre les deux clans et à sécuriser la frontière nord d'Owari. La légende raconte que Dōsan, soupçonneux, avait demandé à sa fille d'assassiner son époux s'il s'avérait aussi incompétent qu'on le disait.
La rencontre avec Saitō Dōsan
L'une des anecdotes les plus célèbres de la jeunesse de Nobunaga concerne sa première rencontre avec son beau-père, Saitō Dōsan, en 1553. Dōsan, surnommé «la Vipère de Mino» pour sa ruse et son absence de scrupules, était curieux de juger par lui-même ce gendre dont on disait tant de mal.
La rencontre eut lieu au temple Shōtoku-ji, dans la province de Mino. Dōsan s'était posté en secret le long de la route pour observer l'arrivée de Nobunaga. Ce qu'il vit le stupéfia: le jeune seigneur arrivait à la tête d'une escorte de.500 à 700 hommes équipés d'arquebuses et de longues lances, des équipements militaires modernes qui témoignaient d'une vision tactique bien en avance sur son temps.
Plus surprenant encore, lors de l'entrevue officielle, Nobunaga apparut impeccablement vêtu et se comporta avec une dignité parfaite, démentant totalement sa réputation de fou. Dōsan, fin connaisseur des hommes, comprit immédiatement qu'il avait affaire à un adversaire, ou un allié, d'une tout autre trempe que ce qu'il avait imaginé.
Selon la chronique Shinchō Kōki, Dōsan aurait confié à ses serviteurs en quittant l'entrevue: «Hélas, mes fils sont destinés à attacher leurs chevaux à la porte de cet imbécile», prophétisant ainsi que les descendants de Dōsan finiraient comme vassaux de Nobunaga. L'histoire lui donnerait raison.
La mort de Nobuhide et la crise de succession
Le 3 avril 1551, Oda Nobuhide mourut, probablement d'une épidémie. Cette disparition soudaine plongea le clan Oda dans une crise profonde. Nobunaga, alors âgé de dix-sept ans, se trouvait théoriquement en position d'hériter de la direction du clan, mais sa légitimité était loin d'être assurée.
Les funérailles de Nobuhide furent l'occasion d'un nouveau scandale. Selon les récits traditionnels, Nobunaga arriva en retard, vêtu de manière négligée, et lorsqu'il s'approcha de l'autel pour offrir de l'encens en hommage à son père, il jeta brutalement l'encens vers l'autel au lieu de l'offrir avec la révérence requise. Ce geste choquant confirma aux yeux de nombreux vassaux que le jeune seigneur était décidément indigne de gouverner.
Quelques jours plus tard, Hirate Masahide, le fidèle précepteur de Nobunaga, se donna la mort par seppuku. Les raisons exactes de ce suicide demeurent débattues: était-ce un acte de protestation contre le comportement de son maître (kanshi), une tentative désespérée de le faire réfléchir, ou simplement le geste d'un homme désespéré par son échec éducatif? Quelles qu'en fussent les motivations, cette mort tragique semble avoir profondément affecté Nobunaga, qui fit ériger un temple, le Seishū-ji, en mémoire de son ancien mentor.
La mort de Nobuhide marquait la fin de la jeunesse de Nobunaga. Désormais, le «fou d'Owari» allait devoir prouver sa valeur face à des ennemis aussi nombreux qu'implacables, et les premiers de ces ennemis se trouvaient au sein même de sa propre famille.
Ascension au pouvoir dans la province d'Owari (1551-1559)
Un héritage contesté
A la mort de son père, Nobunaga hérita du château de Nagoya et de territoires dans le sud d'Owari, mais sa position était précaire. Le clan Oda était divisé en plusieurs branches rivales, et même au sein de la branche principale (Oda Yamato-no-kami), l'autorité de Nobunaga était contestée.
Son oncle Oda Nobutomo contrôlait le château de Kiyosu, le plus important de la province, et détenait le titre nominal de gouverneur adjoint (shugodai). Son frère cadet Nobuyuki, soutenu par leur mère et par plusieurs vassaux influents, représentait une menace constante. D'autres branches du clan Oda, notamment celle d'Iwakura au nord de la province, refusaient de reconnaître la suprématie de Nobunaga.
Face à cette situation, le jeune seigneur fit preuve d'une détermination et d'une habileté politique qui surprirent tous ceux qui l'avaient sous-estimé. Méthodiquement, il entreprit d'éliminer ses rivaux les uns après les autres.
La bataille d'Akatsuka (1552)
Le premier affrontement majeur survint en 1552, lorsque Nobunaga dut faire face à une coalition de vassaux mécontents menée par Yamaguchi Noritsugu et ses fils. Ces derniers s'étaient alliés au clan Imagawa et menaçaient les territoires orientaux des Oda.
La bataille d'Akatsuka, bien que de modeste envergure, fut significative car elle marqua le premier commandement militaire indépendant de Nobunaga. Les détails de l'affrontement sont mal connus, mais Nobunaga parvint à repousser ses adversaires, démontrant pour la première fois ses capacités de chef de guerre.
Le siège de Muraki Castle (1554)
Le château de Muraki, situé dans le sud d'Owari, était tenu par des éléments hostiles à Nobunaga. Sa capture en 1554 permit de sécuriser cette région et d'éliminer une menace potentielle sur ses arrières.
Ce siège fut notable pour l'utilisation précoce d'armes à feu par les forces de Nobunaga. Bien que les arquebuses (tanegashima) fussent encore relativement rares à cette époque, elles n'avaient été introduites au Japon qu'en 1543,, Nobunaga avait immédiatement saisi leur potentiel révolutionnaire et s'efforçait d'en acquérir le plus grand nombre possible.
Le siège de Terabe (1556)
Le château de Terabe, tenu par des partisans d'Oda Nobuyuki, représentait une menace pour le contrôle de Nobunaga sur le sud d'Owari. En 1556, Nobunaga mena une campagne pour s'emparer de cette forteresse stratégique.
Le siège de Terabe illustra l'approche pragmatique de Nobunaga en matière de guerre: plutôt que de s'épuiser dans un assaut frontal contre des fortifications bien défendues, il combina pressions militaires et négociations, offrant des conditions honorables aux défenseurs prêts à se soumettre tout en menaçant d'anéantissement ceux qui résistaient.
La bataille d'Ukino (1558)
La bataille d'Ukino opposa Nobunaga à son frère Nobuyuki et à ses partisans. Cette confrontation fratricide était devenue inévitable: malgré une réconciliation apparente après une première rébellion en 1556, Nobuyuki n'avait jamais renoncé à ses ambitions.
Informé que son frère complotait une nouvelle fois contre lui, peut-être par Shibata Katsuie, l'un des plus importants vassaux de Nobuyuki qui avait secrètement changé d'allégeance,, Nobunaga décida d'agir. Feignant d'être malade, il attira Nobuyuki au château de Kiyosu sous prétexte de réconciliation. Là, il le fit assassiner.
Cette élimination impitoyable de son propre frère choqua beaucoup de ses contemporains, mais elle témoignait de la détermination absolue de Nobunaga à consolider son pouvoir. Désormais, la branche principale du clan Oda était unifiée sous son autorité.
La bataille du château de Kiyosu et l'unification d'Owari
La prise du château de Kiyosu, le plus important de la province d'Owari, fut l'étape cruciale dans l'ascension de Nobunaga. Ce château était aux mains de son oncle Oda Nobutomo, qui détenait formellement l'autorité sur la province.
En 1555, profitant d'une opportunité créée par l'assassinat du shugodai Oda Nobutomo par l'un de ses propres vassaux (Sakai Daizen, avec qui Nobunaga avait vraisemblablement comploté), Nobunaga s'empara du château de Kiyosu. Cette victoire lui permit de revendiquer le titre de chef incontesté du clan Oda et de transférer sa résidence dans cette forteresse bien plus imposante.
Au cours des années suivantes, Nobunaga poursuivit méthodiquement l'élimination des autres branches rivales du clan. En 1559, après une série de campagnes contre les Oda d'Iwakura au nord de la province, il acheva l'unification d'Owari sous son autorité.
A vingt-cinq ans, celui qu'on avait surnommé «le fou» était devenu le maître incontesté d'une province entière. Mais Owari n'était qu'une modeste province parmi les soixante-huit que comptait le Japon de l'époque. Pour réaliser ses ambitions, Nobunaga allait devoir affronter des adversaires autrement plus redoutables, à commencer par le plus puissant seigneur de guerre de l'est du Japon: Imagawa Yoshimoto.
La victoire décisive d'Okehazama (1560)
L'Ombre menaçante des Imagawa
Au printemps 1560, une nouvelle terrifiante se répandit à travers Owari: Imagawa Yoshimoto, le puissant daimyō des provinces de Suruga, Tōtōmi et Mikawa, avait levé une armée colossale et marchait vers l'ouest. Sa destination ultime était Kyoto, la capitale impériale, où il comptait installer le shogun de son choix et devenir le véritable maître du Japon. Mais pour y parvenir, il devait d'abord traverser, et conquérir, la province d'Owari.
Les estimations de l'époque créditaient l'armée d'Imagawa de 25.000 à 40.000 hommes, un chiffre probablement exagéré mais qui reflétait la terreur qu'inspirait cette force. Face à lui, Nobunaga ne pouvait aligner qu'environ 2.000 à 3.000 guerriers, un rapport de forces désespérément défavorable.
Yoshimoto était tout le contraire de Nobunaga: aristocrate raffiné, adepte de la poésie et des arts, il appartenait à l'une des plus illustres familles guerrières du Japon, descendant en ligne directe du clan Minamoto. Sa puissance semblait irrésistible, et beaucoup considéraient déjà la chute d'Owari comme une formalité.
Le siège de Marune et la chute des avant-postes
L'offensive d'Imagawa débuta par l'attaque systématique des forteresses frontalières d'Owari. Le château de Marune et celui de Washizu, qui gardaient les approches orientales de la province, furent assiégés simultanément.
Le siège de Marune fut particulièrement brutal. La forteresse était défendue par Sakuma Morishige, l'un des vassaux les plus fidèles de Nobunaga. Malgré une résistance acharnée, les défenseurs furent submergés par le nombre. Sakuma Morishige périt les armes à la main, et sa forteresse tomba aux mains des Imagawa.
Parallèlement, le château de Washizu, défendu par Oda Genba, subissait le même sort. En quelques jours, les deux principaux avant-postes orientaux d'Owari avaient été anéantis. La route vers Kiyosu, le cœur du domaine de Nobunaga, était désormais ouverte.
Le conseil de guerre et la décision fatidique
Lorsque Nobunaga reçut la nouvelle de la chute de Marune et Washizu, il se trouvait dans son château de Kiyosu. Ses conseillers se réunirent en urgence pour débattre de la conduite à tenir. Les avis étaient unanimes: face à une telle disproportion des forces, la seule stratégie raisonnable était de se retrancher dans Kiyosu et d'espérer soutenir un siège jusqu'à ce que des renforts arrivent ou que l'ennemi se décourage.
Nobunaga écouta ses vassaux en silence, sans révéler ses intentions. Puis, selon la légende, il se retira dans ses appartements et passa la nuit à danser et à réciter des passages du Atsumori, une pièce de théâtre Nō célébrant le destin tragique d'un jeune guerrier du clan Taira:
«L'homme ne vit que cinquante ans,
Comparé à l'éternité, c'est un rêve, une illusion.
Une fois né, peut-on échapper à la mort?»
Ces vers, qui seraient souvent cités par la suite comme l'expression de la philosophie fataliste de Nobunaga, traduisaient peut-être sa résolution de jouer le tout pour le tout plutôt que d'attendre passivement son sort.
L'aube du 12 juin 1560
Au petit matin du 12 juin 1560 (selon le calendrier lunaire japonais, le 19e jour du 5e mois de la 3e année de l'ère Eiroku), Nobunaga fit son choix. Rejetant l'avis de ses conseillers, il décida de sortir à la rencontre de l'ennemi avec une poignée de guerriers.
Selon le Shinchō Kōki, Nobunaga quitta Kiyosu avec seulement six hommes, sans prendre le temps de mettre son armure complète. En chemin, il fut rejoint par d'autres guerriers, si bien que lorsqu'il atteignit le sanctuaire d'Atsuta, sa troupe comptait environ 300 hommes. D'autres renforts le rejoignirent par la suite, portant ses effectifs à peut-être 2.000 à 3.000 combattants.
Le défilé d'Okehazama
Pendant ce temps, Imagawa Yoshimoto, confiant dans sa victoire, avait établi son quartier général dans le défilé d'Okehazama, une vallée étroite située entre des collines boisées. Il y célébrait ses récentes victoires et se reposait de la chaleur accablante de ce début d'été, tandis que ses troupes étaient dispersées sur un large périmètre.
Nobunaga, informé de la position de l'ennemi par ses éclaireurs, prit une décision audacieuse: plutôt que d'affronter l'armée d'Imagawa de front, il contournerait les positions ennemies pour frapper directement le quartier général de Yoshimoto.
La chance sourit aux audacieux. En début d'après-midi, un violent orage éclata, déversant des trombes d'eau sur la région. Profitant de cet écran naturel, Nobunaga et ses hommes se faufilèrent à travers les collines, contournant les détachements ennemis.
L'assaut
Lorsque la pluie cessa aussi soudainement qu'elle avait commencé, Nobunaga donna l'ordre de l'attaque. Surgissant des hauteurs, ses guerriers dévalèrent les pentes en hurlant et se jetèrent sur le camp de Yoshimoto.
La surprise fut totale. Les gardes d'Imagawa, persuadés que les assaillants étaient des fuyards de leur propre armée venus chercher refuge, ne réagirent pas assez vite. Yoshimoto lui-même, entendant le tumulte, crut d'abord à une rixe entre ses propres soldats.
Ce n'est que lorsque les attaquants furent sur lui qu'il comprit son erreur. Saisissant son épée, il tenta de se défendre. Il blessa l'un de ses assaillants, Mōri Yoshikatsu, mais fut finalement abattu par Hattori Koheita, qui lui trancha la tête.
Les conséquences d'une victoire impossible
La mort de Yoshimoto provoqua l'effondrement instantané de l'armée d'Imagawa. Sans chef, les dizaines de milliers de guerriers qui avaient envahi Owari se dispersèrent en désordre, fuyant vers leurs provinces d'origine.
Cette victoire, obtenue contre toute attente et toute logique militaire, transforma instantanément la réputation de Nobunaga. Le «fou d'Owari» venait de terrasser le plus puissant seigneur de guerre de l'est du Japon. Son nom résonnait désormais dans tout l'archipel comme celui d'un chef de guerre redoutable.
Plus important encore, la bataille d'Okehazama modifia radicalement l'équilibre des forces dans le centre du Japon. Le clan Imagawa, autrefois l'une des puissances majeures de la région, ne se remettrait jamais de ce désastre. Ses vassaux commencèrent à faire défection, à commencer par le jeune Matsudaira Motoyasu, le futur Tokugawa Ieyasu, qui s'empressa de conclure une alliance avec Nobunaga.
Pour Nobunaga, Okehazama n'était pas une fin, mais un commencement. Les portes de l'expansion territoriale venaient de s'ouvrir devant lui.
Expansion territoriale et campagnes militaires (1560-1582)
La conquête de Mino et le siège du château d'Inabayama (1567)
Après Okehazama, le regard de Nobunaga se tourna vers le nord et la province de Mino, gouvernée par le clan Saitō. Cette province, riche et stratégiquement située, était depuis longtemps convoitée par les Oda. Le mariage de Nobunaga avec Nōhime, fille de Saitō Dōsan, avait initialement visé à établir une alliance pacifique, mais les circonstances avaient changé.
Saitō Dōsan avcampagnes militairespar son propre fils, Saitō Yoshitatsu, lors d'une guerre civile au sein du clan. Yoshitatsu, hostile à Nobunaga, représentait une menace constante. Après sa mort en 1561, son fils Saitō Tatsuoki lui succéda, mais ce jeune seigneur se révéla incompétent et impopulaire.
Nobunaga exploita habilement les divisions internes du clan Saitō. Il attira à lui plusieurs vassaux mécontents des Saitō, dont les fameux «Trois de l'Ouest de Mino»: Inaba Ittetsu, Andō Michitari et Ujiie Bokuzen. Ces défections affaiblirent considérablement la position de Tatsuoki.
Le siège final
En 1567, après des années de campagnes et de manœuvres politiques, Nobunaga lança l'assaut final contre Inabayama, le château principal des Saitō. Cette forteresse, perchée sur le mont Kinka, était réputée imprenable.
La légende attribue la chute d'Inabayama à un exploit audacieux de Kinoshita Tōkichirō, le futur Toyotomi Hideyoshi. Ce dernier aurait découvert un sentier secret menant à l'arrière du château et aurait mené un petit groupe de guerriers dans une ascension nocturne. Parvenu au sommet, il aurait allumé des feux pour semer la confusion parmi les défenseurs, permettant aux forces principales de Nobunaga de donner l'assaut.
Quelle que soit la véracité de cette histoire, Inabayama tomba. Saitō Tatsuoki s'enfuit, et Nobunaga prit possession de la province de Mino. Il rebaptisa le château «Gifu», un nom chargé de symbolisme, car il évoquait le mont Qi, d'où les Zhou avaient unifié la Chine antique. Ce choix révélait clairement les ambitions de Nobunaga: comme les Zhou autrefois, il entendait unifier le Japon depuis sa base de Gifu.
C'est également à cette époque que Nobunaga adopta son célèbre sceau portant la devise Tenka Fubu (天下布武), «Répandre la vertu militaire sous le Ciel» ou, selon une interprétation plus martiale, «Conquérir le monde par la force des armes».
La montée vers Kyoto et le siège de Kanegasaki (1570)
En 1568, Nobunaga reçut une requête qui allait transformer ses ambitions régionales en entreprise nationale. Ashikaga Yoshiaki, prétendant au titre de shogun, sollicita son aide pour monter sur le trône de ses ancêtres.
Nobunaga accepta avec empressement. En octobre 1568, il marcha sur Kyoto à la tête de son armée, balayant les oppositions sur son passage. Yoshiaki fut installé comme quinzième shogun Ashikaga, mais il devint rapidement évident que le véritable pouvoir résidait non pas dans le palais shogunal, mais dans les mains de son protecteur.
Cette alliance entre Nobunaga et le shogun ne tarda pas à se fissurer. Yoshiaki, humilié par sa dépendance envers Nobunaga, commença à tisser secrètement un réseau d'alliances contre lui, approchant tous les ennemis d'Oda: le clan Asakura au nord, le clan Azai à l'est, les moines-guerriers du Mont Hiei, et la redoutable Ikkō-ikki, les ligues de paysans-guerriers bouddhistes.
Le piège de Kanegasaki
En avril 1570, Nobunaga décida de châtier le clan Asakura, qui avait refusé de lui rendre hommage. Il mena une campagne éclair dans la province d'Echizen, s'emparant de plusieurs châteaux ennemis.
Mais alors qu'il assiégeait le château de Kanegasaki, une nouvelle catastrophique lui parvint: Azai Nagamasa, son propre beau-frère (époux de sa sœur Oichi), venait de trahir son alliance avec lui et de se ranger aux côtés des Asakura. Les forces d'Azai bloquaient désormais la route du retour vers Kyoto.
Nobunaga se trouvait pris au piège, coincé entre les Asakura devant lui et les Azai derrière lui. La situation semblait désespérée. C'est dans ces circonstances périlleuses qu'il ordonna une retraite audacieuse, confiant l'arrière-garde à Hideyoshi et à Tokugawa Ieyasu.
Cette retraite de Kanegasaki resta dans les mémoires comme l'une des plus périlleuses de l'histoire militaire japonaise. Nobunaga parvint à regagner Kyoto avec une poignée d'hommes, ayant frôlé l'anéantissement total.
La bataille d'Anegawa (1570)
La trahison d'Azai Nagamasa exigeait une réponse. Quelques semaines après le désastre de Kanegasaki, Nobunaga avait rassemblé une nouvelle armée et marchait contre les alliés Azai-Asakura.
Le 30 juillet 1570, les deux armées se rencontrèrent près de la rivière Ane, dans la province d'Ōmi. La bataille d'Anegawa fut l'un des affrontements les plus sanglants de l'époque Sengoku.
Les forces de Nobunaga comptaient environ 23.000 hommes, dont 5.000 fournis par son allié Tokugawa Ieyasu. Face à eux, les Azai et les Asakura alignaient environ 18.000 guerriers.
La bataille fut acharnée. A un moment critique, les troupes de Nobunaga, engagées contre les Azai, commencèrent à plier. C'est l'intervention décisive des forces de Tokugawa sur le flanc ennemi qui renversa la situation. Les Azai et les Asakura subirent de lourdes pertes et furent contraints de battre en retraite.
Anegawa fut une victoire importante, mais elle ne fut pas décisive. Les clans Azai et Asakura conservaient l'essentiel de leurs forces et poursuivraient la lutte pendant plusieurs années encore.
Le siège du mont Hiei et la destruction d'Enryaku-ji (1571)
Parmi les adversaires les plus redoutables de Nobunaga figuraient les moines-guerriers (sōhei) du Mont Hiei, siège du monastère Enryaku-ji. Cette institution religieuse, fondée en 788 par le moine Saichō, était l'un des centres les plus importants du bouddhisme japonais. Mais au fil des siècles, elle était également devenue une puissance militaire redoutable, entretenant des milliers de moines armés et n'hésitant pas à intervenir dans les affaires politiques.
Après la bataille d'Anegawa, les moines d'Enryaku-ji avaient offert refuge aux forces d'Azai et d'Asakura, s'attirant la colère de Nobunaga. Malgré les appels à la modération de plusieurs de ses vassaux, Nobunaga décida de frapper un coup décisif contre cette institution qu'il considérait comme corrompue et politiquement nuisible.
En septembre 1571, les armées de Nobunaga encerclèrent le Mont Hiei. Ce qui suivit resta dans les mémoires comme l'un des épisodes les plus controversés de la carrière de Nobunaga.
Ses troupes reçurent l'ordre de ne montrer aucune pitié. Le complexe monastique d'Enryaku-ji, avec ses 3.000 bâtiments, fut systématiquement incendié. Les moines, les femmes, les enfants, les pèlerins, tous ceux qui se trouvaient sur la montagne sacrée furent massacrés. Les estimations du nombre de victimes varient de quelques milliers à plus de 20.000, selon les sources.
Cette destruction choqua profondément le Japon. Nobunaga fut désormais surnommé «le Démon du Sixième Ciel» par ses ennemis bouddhistes. Mais le message était clair: aucune institution, aussi vénérable et puissante fût-elle, ne pouvait défier Nobunaga en toute impunité.
Le siège du château d'Odani et la fin des Azai (1573)
La lutte contre le clan Azai se poursuivit pendant trois années. Malgré les liens familiaux, Azai Nagamasa était l'époux d'Oichi, la sœur de Nobunaga,, ce dernier ne montra aucune faiblesse.
En 1573, Nobunaga entreprit le siège d'Odani, le château principal des Azai. La forteresse, perchée sur une montagne et dotée de multiples enceintes, était redoutablement défendue. Nobunaga procéda méthodiquement, coupant les lignes d'approvisionnement et réduisant une à une les fortifications extérieures.
Le siège dura plusieurs mois. Finalement, voyant sa situation devenue désespérée, Azai Nagamasa renvoya Oichi et ses trois filles à Nobunaga, puis se donna la mort par seppuku. Son père, Azai Hisamasa, fit de même.
La destruction des Azai fut complète. Nobunaga fit décapiter les prisonniers et, selon certaines chroniques, fit recouvrir les crânes de Nagamasa, de son père et d'Asakura Yoshikage (capturé et exécuté peu après) de laque dorée pour les exhiber lors d'un banquet du Nouvel An, un geste de brutalité ostentatoire qui visait autant à terroriser ses ennemis qu'à célébrer sa victoire.
Le siège du château d'Ichijōdani et l'anéantissement des Asakura (1573)
Quelques semaines après la chute des Azai, Nobunaga tourna toute sa puissance contre les Asakura. La campagne fut brève et dévastatrice.
Asakura Yoshikage, abandonné par plusieurs de ses vassaux qui avaient fait défection, fut contraint de fuir son château d'Ichijōdani. Trahi par l'un de ses propres parents, il fut acculé et se donna la mort. La magnifique capitale des Asakura, Ichijōdani, fut pillée et incendiée.
Avec la destruction des Azai et des Asakura, Nobunaga avait éliminé deux de ses adversaires les plus tenaces. Les provinces d'Ōmi et d'Echizen tombaient sous son contrôle, étendant considérablement son domaine.
La bataille de Nagashino (1575)
Si une bataille peut être considérée comme le chef-d'œuvre tactique de Nobunaga, c'est bien celle de Nagashino. Cet affrontement, qui eut lieu le 28 juin 1575, marqua un tournant dans l'histoire militaire japonaise.
Le clan Takeda, dirigé par Takeda Katsuyori (fils du légendaire Takeda Shingen, mort en 1573), avait envahi la province de Mikawa, alliée de Nobunaga. Les Takeda assiégeaient le château de Nagashino, défendu par une garnison loyale aux Tokugawa.
Nobunaga et Tokugawa Ieyasu marchèrent au secours de la forteresse avec une armée combinée d'environ 38.000 hommes. Face à eux, Katsuyori commandait environ 15.000 guerriers, dont la redoutable cavalerie Takeda, considérée comme la meilleure du Japon.
Ce qui rendit Nagashino historique fut la tactique révolutionnaire employée par Nobunaga. Il fit construire une série de palissades en bois derrière lesquelles il déploya environ 3.000 arquebusiers. Ces derniers furent divisés en trois rangs, avec pour instruction de tirer en rotation: pendant qu'un rang tirait, les deux autres rechargeaient leurs armes.
Lorsque la cavalerie Takeda chargea, elle se heurta à un mur de feu continu. Vague après vague, les fameux cavaliers furent fauchés avant même d'atteindre les lignes ennemies. La bataille tourna au massacre: les Takeda perdirent des milliers d'hommes, dont plusieurs de leurs meilleurs généraux.
Nagashino démontra de manière éclatante que l'ère de la cavalerie noble était révolue. Désormais, la puissance de feu primait sur la bravoure individuelle. Cette leçon serait retenue par tous les seigneurs de guerre du Japon.
Les sièges de Nagashima (1571-1574)
Parmi les adversaires les plus opiniâtres de Nobunaga figuraient les Ikkō-ikki, des ligues de paysans-guerriers adeptes de la secte bouddhiste Jōdo Shinshū (Vraie Terre Pure). Ces fanatiques religieux, qui croyaient que mourir au combat leur garantissait la renaissance au Paradis d'Amida, se révélèrent des adversaires terriblement dangereux.
La forteresse de Nagashima, située dans un delta marécageux de la province d'Ise, était le principal bastion des Ikkō-ikki dans cette région. Nobunaga dut mener trois campagnes distinctes avant de venir à bout de cette résistance acharnée.
Premier siège (1571): La première attaque fut un désastre. Les forces de Nobunaga, peu familières avec le terrain marécageux, tombèrent dans des embuscades et subirent de lourdes pertes. Nobunaga lui-même fut blessé et faillit être tué.
Deuxième siège (1573): La deuxième campagne progressa davantage, mais Nobunaga ne parvint pas à prendre la forteresse principale et dut se retirer.
Troisième siège (1574): Pour cette campagne finale, Nobunaga mobilisa des ressources considérables, y compris une flotte de navires de guerre. Il fit encercler complètement les fortifications de Nagashima, coupant toute possibilité de ravitaillement ou de fuite.
Lorsque les défenseurs, affamés, tentèrent une sortie désespérée, ils furent impitoyablement massacrés. Les survivants, réfugiés dans les dernières fortifications, furent brûlés vifs lorsque Nobunaga ordonna d'incendier les bâtiments. On estime que 20.000 personnes périrent dans cette extermination.
Les batailles de Kizugawaguchi (1576 et 1578)
La lutte contre les Ikkō-ikki culmina avec le siège du Hongan-ji d'Ishiyama (voir section dédiée), mais elle comporta également d'importants affrontements navals.
La première bataille de Kizugawaguchi (1576) fut une défaite humiliante pour Nobunaga. Sa flotte, tentant de couper les approvisionnements maritimes du Hongan-ji, fut détruite par les navires du clan Mōri, alliés des insurgés. Nobunaga perdit des centaines de bateaux et des milliers d'hommes.
En réponse, Nobunaga ordonna la construction d'un nouveau type de navire de guerre: les tekkōsen, des bateaux blindés de plaques de fer, insensibles aux flèches incendiaires et armés de canons. Ces «navires cuirassés», peut-être les premiers au monde, représentaient une innovation navale sans précédent.
La seconde bataille de Kizugawaguchi (1578) vit ces nouveaux navires entrer en action. Cette fois, la flotte Mōri fut écrasée, et le blocus maritime du Hongan-ji put être établi efficacement.
La bataille de Tedorigawa (1577)
Toutes les campagnes de Nobunaga ne furent pas couronnées de succès. La bataille de Tedorigawa, en 1577, fut l'une de ses rares défaites.
Cette bataille opposa les forces d'Oda, commandées par le général Shibata Katsuie, à celles du clan Uesugi, menées par le légendaire Uesugi Kenshin. Les Uesugi, basés dans la province d'Echigo, étaient l'une des dernières grandes puissances à résister à l'expansion de Nobunaga.
La bataille eut lieu près de la rivière Tedori, dans la province de Kaga. Kenshin, considéré comme l'un des plus brillants tacticiens de son époque, infligea une défaite sévère aux forces d'Oda. Shibata Katsuie fut contraint à une retraite précipitée, subissant des pertes considérables.
Heureusement pour Nobunaga, Uesugi Kenshin mourut quelques mois plus tard (avril 1578), probablement d'une attaque cérébrale. La guerre de succession qui s'ensuivit au sein du clan Uesugi neutralisa cette menace.
La bataille de Nagara-gawa (1556)
La bataille de Nagara-gawa, bien qu'antérieure à l'époque des grandes conquêtes de Nobunaga, mérite d'être mentionnée car elle illustre les relations complexes avec le clan Saitō. L'affrontement eut lieu lors de la guerre civile de Mino, opposant Saitō Dōsan (le beau-père de Nobunaga) à son propre fils Yoshitatsu. Nobunaga tenta d'intervenir pour soutenir Dōsan, mais arriva trop tard: son beau-père avait déjà été tué. Ce fut une des premières expériences de Nobunaga de la brutalité des conflits familiaux qui caractérisaient l'époque Sengoku.
Le siège de Chōkō-ji (1570)
Le temple fortifié de Chōkō-ji, dans la province d'Ōmi, était un bastion des Ikkō-ikki. Son siège, en 1570, fut l'un des nombreux épisodes de la longue lutte de Nobunaga contre les ligues bouddhistes. Le temple fut finalement pris et détruit, mais la résistance des insurgés dans cette région continuerait pendant plusieurs années.
Le siège d'Hijiyama (1570)
Le château d'Hijiyama, également situé dans la province d'Ōmi, fut assiégé dans le cadre de la campagne contre les Azai. Sa chute permit de sécuriser les communications entre les territoires de Nobunaga et de faciliter les opérations ultérieures contre le château principal d'Odani.
Le siège d'Hikida Castle
Le château d'Hikida faisait partie du réseau défensif des ennemis de Nobunaga dans la région centrale du Japon. Sa capture s'inscrivait dans la stratégie systématique de Nobunaga visant à démanteler les fortifications ennemies une par une, isolant progressivement les places fortes principales avant de leur porter le coup final.
Le siège de Dōdō
Le siège de Dōdō illustre la nature méthodique des campagnes de Nobunaga. Plutôt que de risquer des batailles rangées coûteuses en hommes, il préférait souvent réduire systématiquement les positions ennemies par des sièges prolongés, exploitant sa supériorité en ressources pour épuiser l'adversaire.
Le siège de Mitsuji
Cette opération militaire fit partie de la consolidation du contrôle de Nobunaga sur les provinces centrales du Japon. La prise de Mitsuji contribua à sécuriser les lignes de communication vitales entre les différentes parties de son domaine en expansion.
Le siège d'Itami (1574)
Le château d'Itami, dans la province de Settsu, fut le théâtre d'un siège notable en 1574. La forteresse était tenue par Itami Tadashige, un seigneur local qui avait rejoint le camp anti-Nobunaga. Après un siège prolongé, Itami tomba, et Tadashige fut exécuté. Cette victoire renforça le contrôle de Nobunaga sur la région cruciale entourant Kyoto.
Le siège de Shigisan (1577)
Le château de Shigisan, perché sur une montagne de la province de Yamato, était tenu par Matsunaga Hisahide, l'un des personnages les plus troubles de l'époque Sengoku. Hisahide avait été alternativement l'allié et l'ennemi de Nobunaga, et sa dernière trahison en 1577 scella son destin.
Nobunaga assiégea Shigisan avec des forces considérables. Acculé, Matsunaga Hisahide choisit une fin spectaculaire: plutôt que de se rendre, il fit exploser son donjon avec la poudre qu'il contenait, périssant dans les flammes avec la célèbre bouilloire à thé Hiragumo qu'il possédait et que Nobunaga convoitait. Cette destruction délibérée d'un trésor artistique fut un dernier défi lancé à Nobunaga.
Le siège de Tottori (1581)
Le château de Tottori, dans la province d'Inaba, fut le théâtre de l'un des sièges les plus terribles de l'époque Sengoku. Le général Toyotomi Hideyoshi, agissant pour le compte de Nobunaga, fut chargé de soumettre cette forteresse.
Hideyoshi choisit une stratégie de famine totale. Il acheta secrètement tout le riz disponible dans la région avant le siège, puis encercla hermétiquement le château. Les défenseurs, commandés par Kikkawa Tsuneie, furent réduits à manger leurs chevaux, puis l'herbe et l'écorce des arbres, puis leurs propres morts.
Après environ 200 jours de siège, les quelques survivants émaciés se rendirent. Kikkawa Tsuneie se donna la mort pour obtenir la vie sauve pour ses hommes. Le siège de Tottori devint synonyme de l'impitoyable efficacité des méthodes de guerre d'Oda Nobunaga.
Le siège de Takatenjin (1581)
Le château de Takatenjin, dans la province de Tōtōmi, avait été capturé par le clan Takeda en 1574. En 1581, les forces d'Oda et Tokugawa entreprirent de le reprendre.
Plutôt que de lancer un assaut coûteux, Nobunaga ordonna un siège de famine similaire à celui de Tottori. La garnison Takeda, privée de tout secours, Takeda Katsuyori, affaibli par ses défaites précédentes, fut incapable d'envoyer des renforts,, fut progressivement réduite à l'inanition.
La chute de Takatenjin porta un coup dévastateur au prestige de Katsuyori et accéléra la désintégration du clan Takeda.
Le siège de Takatō (1582)
La fin du clan Takeda vint en mars 1582, lors de la campagne finale menée par Nobunaga. Le château de Takatō, l'une des dernières forteresses Takeda, fut assiégé par Oda Nobutada, le fils aîné de Nobunaga.
La garnison, commandée par Nishina Morinobu (un fils de feu Takeda Shingen), refusa de se rendre. L'assaut fut sanglant: Morinobu périt les armes à la main, et la forteresse fut prise.
Quelques jours plus tard, Takeda Katsuyori, abandonné par la plupart de ses vassaux, se donna la mort avec sa famille. Le clan Takeda, l'une des plus grandes puissances du Japon oriental, avait cessé d'exister. Nobunaga était au sommet de sa puissance.
Le siège d'Uozu (1582)
Le château d'Uozu, dans la province d'Etchū, fut l'un des derniers sièges auxquels les forces de Nobunaga participèrent de son vivant. L'opération était dirigée contre les restes du clan Uesugi, affaibli par des guerres de succession internes.
Shibata Katsuie, le général de Nobunaga chargé des opérations dans le nord, mena le siège. La forteresse tomba, mais les nouvelles de l'incident du Honnō-ji (la mort de Nobunaga) arrivèrent alors même que la victoire était célébrée. L'annonce plongea l'armée dans la consternation et contraignit Katsuie à abandonner ses gains pour rentrer précipitamment défendre ses propres territoires.
La guerre d'Ishiyama Hongan-ji (1570-1580)
La plus longue et la plus acharnée des campagnes de Nobunaga fut celle qu'il mena contre le Hongan-ji d'Ishiyama, le quartier général de la secte Jōdo Shinshū et des redoutables Ikkō-ikki.
Le Hongan-ji était une forteresse-temple massive située à l'emplacement de l'actuelle Osaka. Sous la direction de Kennyo, son abbé belliqueux, il devint le centre de la résistance contre Nobunaga. Kennyo lança des appels à la guerre sainte contre le «Démon du Sixième Ciel», et des dizaines de milliers de fidèles répondirent à son appel.
La guerre dura dix ans. Le Hongan-ji résista à tous les assauts grâce à ses formidables fortifications, au fanatisme de ses défenseurs, et au soutien maritime du clan Mōri qui ravitaillait la forteresse par mer.
Ce n'est qu'en 1580, après l'intervention de l'empereur lui-même qui proposa une médiation, que Kennyo accepta de se rendre. Le Hongan-ji fut évacué et incendié. Nobunaga avait triomphé, mais au prix de dix années de guerre et de ressources colossales.
Réformes économiques
Rakuichi-Rakuza: la révolution du libre marché
L'une des contributions les plus durables de Nobunaga à l'histoire japonaise ne fut pas militaire, mais économique. Sa politique de rakuichi-rakuza (楽市楽座), littéralement «marchés libres, guildes libres», représentait une rupture radicale avec le système économique médiéval.
Avant Nobunaga, le commerce japonais était étroitement contrôlé par des guildes (za) qui détenaient des monopoles sur la production et la vente de diverses marchandises. Ces guildes, souvent liées à des temples ou à des nobles de la cour, imposaient des taxes et des restrictions qui entravaient le développement économique.
Nobunaga abolit ces monopoles dans ses territoires, permettant à quiconque de s'engager dans le commerce sans avoir à payer de droits aux guildes. Cette libéralisation stimula considérablement l'activité économique, attirant marchands et artisans dans les villes sous son contrôle.
Développement des routes commerciales
Nobunaga comprit que la puissance économique était le fondement de la puissance militaire. Il investit massivement dans l'amélioration des infrastructures de transport, faisant élargir et paver les routes principales, construisant des ponts, et établissant des relais pour faciliter le commerce et les communications.
Il supprima également les nombreux postes de péage (sekisho) qui jalonnaient les routes et ralentissaient le commerce. Cette mesure, combinée à la politique de rakuichi-rakuza, permit une circulation beaucoup plus fluide des marchandises à travers ses domaines.
Standardisation des poids et mesures
Le Japon de l'époque Sengoku était un chaos de systèmes locaux de poids et mesures, chaque province, voire chaque marché, utilisant ses propres standards. Cette situation rendait le commerce interrégional extrêmement compliqué.
Nobunaga s'efforça d'établir des standards uniformes dans ses territoires, facilitant ainsi les échanges commerciaux. Bien que cette entreprise de standardisation ne fût achevée que sous ses successeurs, Nobunaga en posa les fondations.
Urbanisation et développement des villes-châteaux
Nobunaga encouragea le développement de villes-châteaux (jōkamachi) qui devinrent des centres économiques majeurs. Sa capitale de Gifu, puis son magnifique château d'Azuchi, attirèrent artisans, marchands et population, créant des centres urbains dynamiques.
Cette politique d'urbanisation, poursuivie et amplifiée par ses successeurs, allait transformer la société japonaise, accélérant la transition d'une économie essentiellement agraire vers une économie plus diversifiée.
Relations avec la religion
Un pragmatiste face aux puissances spirituelles
La relation de Nobunaga avec la religion fut complexe et souvent brutale. Contrairement à de nombreux seigneurs de son époque, il ne semble pas avoir éprouvé de piété particulière. Il considérait les institutions religieuses avant tout comme des entités politiques et économiques qu'il fallait soit contrôler, soit détruire si elles s'opposaient à lui.
La destruction du mont Hiei
L'épisode le plus tristement célèbre de la politique religieuse de Nobunaga reste la destruction du complexe monastique d'Enryaku-ji sur le Mont Hiei en 1571. Ce massacre délibéré de milliers de personnes, moines, femmes, enfants, sur l'un des sites les plus sacrés du bouddhisme japonais provoqua une horreur générale.
Les justifications de Nobunaga étaient politiques: le Mont Hiei avait offert refuge à ses ennemis et représentait une puissance rivale qu'il ne pouvait tolérer. Mais la brutalité de sa réponse dépassait de loin ce que les nécessités militaires auraient pu exiger.
Les guerres contre les Ikkō-ikki
La lutte contre les ligues Ikkō-ikki fut encore plus longue et plus sanglante. Ces communautés de croyants de la secte Jōdo Shinshū représentaient un défi unique: il ne s'agissait pas simplement de défaire une armée, mais de briser une foi.
Les massacres de Nagashima (1574), où des dizaines de milliers de personnes furent exterminées, et la longue guerre contre le Hongan-ji illustrent l'implacabilité de Nobunaga face à l'opposition religieuse. Sa méthode était simple: la terreur totale pour briser la volonté de résistance.
L'attitude envers le christianisme
Paradoxalement, alors qu'il persécutait impitoyablement les sectes bouddhistes qui s'opposaient à lui, Nobunaga adopta une attitude remarquablement favorable envers le christianisme.
Les premiers missionnaires jésuites étaient arrivés au Japon en 1549 avec François Xavier. Lorsque Nobunaga monta en puissance, il les accueillit avec bienveillance, leur accordant le droit de prêcher et de construire des églises dans ses territoires.
Cette tolérance avait des motivations pragmatiques. Les missionnaires accompagnaient souvent les marchands portugais qui apportaient des produits précieux, notamment les armes à feu et la poudre dont Nobunaga était avide. Entretenir de bonnes relations avec les jésuites facilitait ce commerce crucial.
Par ailleurs, favoriser une religion rivale du bouddhisme était un moyen supplémentaire d'affaiblir les institutions bouddhistes qui lui résistaient. Nobunaga rencontra personnellement le père Luis Fróis et d'autres jésuites, conversant avec eux sur la religion et la philosophie, bien qu'il soit douteux qu'il ait jamais sérieusement envisagé de se convertir.
Les jésuites, de leur côté, voyaient en Nobunaga un protecteur providentiel. Leurs lettres de l'époque le dépeignent comme un souverain éclairé, bien que cruel, et célèbrent la croissance rapide de la communauté chrétienne japonaise sous son règne.
Contributions culturelles
Le mécène imprévu
Derrière l'image du conquérant impitoyable se cachait un amateur d'art et un mécène généreux. Nobunaga, malgré, ou peut-être à cause de, son tempérament iconoclaste, développa un goût prononcé pour les arts et encouragea activement leur développement.
Le château d'Azuchi: merveille d'architecture
L'expression la plus spectaculaire du mécénat artistique de Nobunaga fut le château d'Azuchi, construit entre 1576 et 1579 sur les rives du lac Biwa. Cette forteresse-palais était sans précédent dans l'histoire de l'architecture japonaise.
Dominant la campagne environnante du haut de ses sept étages (un donjon de dimensions jamais vues auparavant), Azuchi combinait la fonction militaire du château avec une splendeur artistique éblouissante. Les intérieurs étaient décorés par les plus grands artistes de l'époque, notamment Kanō Eitoku, maître de l'école Kanō, qui couvrit les murs et les plafonds de peintures dorées représentant des scènes de la nature, des légendes chinoises et des thèmes bouddhistes.
Les visiteurs européens, notamment les missionnaires jésuites, furent stupéfaits par la magnificence d'Azuchi. Leurs descriptions émerveillées nous donnent une idée de la splendeur de ce château, malheureusement détruit peu après la mort de Nobunaga.
Le château d'Azuchi était plus qu'une résidence: c'était une déclaration de pouvoir et de légitimité. Par sa splendeur, Nobunaga proclamait son rang de premier seigneur du Japon, supérieur même aux traditions aristocratiques de Kyoto.
La cérémonie du thé
Nobunaga fut un ardent promoteur de la cérémonie du thé (chadō ou sadō), élevée par le maître Sen no Rikyū au rang d'art suprême de l'esthétique japonaise. Rikyū lui-même servit Nobunaga comme maître de thé avant de passer au service de Toyotomi Hideyoshi.
Pour Nobunaga, la cérémonie du thé n'était pas seulement un plaisir esthétique: c'était aussi un outil politique. Offrir une invitation à une cérémonie de thé était une marque de faveur; accorder le droit de tenir ses propres cérémonies était un honneur recherché par les vassaux ambitieux.
Nobunaga était également un collectionneur passionné d'ustensiles de thé (chadōgu). Il acquit par achat, échange ou confiscation certains des plus célèbres objets de l'époque. Posséder un ustensile de thé de valeur était devenu un symbole de statut, et Nobunaga utilisa cette passion collective comme moyen de récompenser ses serviteurs méritants.
Le théâtre nō
Le théâtre Nō, art dramatique raffiné combinant poésie, musique et danse, était traditionnellement associé à l'aristocratie de Kyoto et aux shogun Ashikaga. Nobunaga, en le patronnant généreusement, affirmait son appartenance à cette élite culturelle.
Il ne se contentait pas d'assister aux représentations: il montait lui-même sur scène pour interpréter des rôles. Sa pièce favorite était Atsumori, dont il récita les vers la veille de la bataille d'Okehazama. Cette participation personnelle, inhabituelle pour un grand seigneur, témoignait de son tempérament anticonformiste.
L'héritage artistique
La période de Nobunaga inaugura ce que les historiens de l'art appellent l'époque Azuchi-Momoyama, caractérisée par une exubérance, une opulence et une vitalité nouvelles dans les arts japonais. Les châteaux somptueux, les paravents dorés, les céramiques raffinées de cette époque portent l'empreinte de l'esprit conquérant et ambitieux incarné par Nobunaga.
Innovations militaires
Le révolutionnaire de l'art de la guerre
Si Nobunaga a marqué si profondément l'histoire du Japon, c'est en grande partie grâce à ses innovations militaires. Plus que tout autre seigneur de son époque, il comprit que l'art de la guerre était en train de changer radicalement et il sut adapter ses méthodes en conséquence.
L'adoption des armes à feu
Les armes à feu (tanegashima ou arquebuses) avaient été introduites au Japon en 1543, lorsque des marchands portugais avaient fait naufrage sur l'île de Tanegashima. Les artisans japonais avaient rapidement appris à les fabriquer, mais leur adoption par les armées restait limitée et hésitante.
Nobunaga fut l'un des premiers à saisir le potentiel transformateur de ces armes. Dès sa jeunesse, il s'intéressa aux arquebuses et commença à en équiper ses troupes. Contrairement à d'autres seigneurs qui considéraient les armes à feu comme des curiosités ou des armes d'appoint, Nobunaga en fit le cœur de sa puissance militaire.
Il organisa la production d'arquebuses dans ses territoires, notamment à Kunitomo dans la province d'Ōmi, qui devint l'un des principaux centres de fabrication d'armes à feu du Japon. A son apogée, Nobunaga pouvait aligner plusieurs milliers d'arquebusiers, un nombre sans précédent pour l'époque.
Les tactiques révolutionnaires de Nagashino
L'innovation tactique majeure de Nobunaga fut démontrée à la bataille de Nagashino (1575). En organisant ses arquebusiers en rangs successifs tirant en rotation derrière des palissades défensives, il résolvit le problème majeur des armes à feu de l'époque: leur lenteur de rechargement.
Cette tactique du feu roulant, bien que conceptuellement simple, requérait une discipline et une organisation qui dépassaient les capacités de la plupart des armées féodales. Le fait que Nobunaga ait pu l'appliquer avec succès témoigne de la qualité de l'entraînement de ses troupes.
L'organisation de l'armée
Nobunaga transforma également l'organisation de ses forces armées. Il s'éloigna progressivement du modèle féodal traditionnel, où chaque vassal amenait ses propres troupes équipées et entraînées selon ses moyens, vers un système plus centralisé.
Il créa des unités spécialisées, arquebusiers, lanciers, cavalerie, avec un équipement standardisé et un entraînement commun. Il promut des hommes talentueux indépendamment de leur origine sociale, brisant les barrières de caste qui limitaient l'avancement dans les autres armées.
Toyotomi Hideyoshi, qui s'élèverait d'une origine paysanne au rang de maître du Japon, est l'exemple le plus célèbre de cette méritocratie militaire. Mais il ne fut pas le seul: l'armée de Nobunaga était remarquablement ouverte aux talents, d'où qu'ils vinssent.
La guerre de siège
Nobunaga se révéla également un maître dans l'art de la guerre de siège. Face aux nombreux châteaux bien défendus du Japon, il développa des méthodes systématiques pour réduire les forteresses ennemies.
Sa stratégie préférée était la guerre d'usure: encercler complètement une forteresse, couper ses approvisionnements, et attendre que la famine fasse son œuvre. Cette méthode, bien que lente, économisait les vies de ses propres soldats et garantissait une victoire certaine.
Lorsque l'assaut direct était nécessaire, Nobunaga déployait des moyens considérables: bombardements d'artillerie, mines sous les murailles, attaques nocturnes, tours de siège. Il n'hésitait pas non plus à utiliser la ruse et la trahison pour prendre les forteresses de l'intérieur.
L'innovation navale
La construction des tekkōsen, navires cuirassés de fer, pour la seconde bataille de Kizugawaguchi représente une innovation navale remarquable. Ces bateaux, immunisés contre les flèches incendiaires qui étaient l'arme principale du combat naval de l'époque, donnèrent à Nobunaga la maîtrise des mers intérieures.
L'incident du Honnō-ji (1582)
L'apogée du pouvoir
Au printemps 1582, Nobunaga semblait invincible. Le clan Takeda venait d'être anéanti, le Hongan-ji s'était rendu deux ans plus tôt, et ses armées dominaient le centre du Japon. Ses généraux, Toyotomi Hideyoshi à l'ouest, Shibata Katsuie au nord, Tokugawa Ieyasu à l'est, poursuivaient l'expansion de ses domaines dans toutes les directions.
Nobunaga contrôlait désormais environ un tiers du Japon, et rien ne semblait pouvoir arrêter sa marche vers l'unification totale. Les derniers grands seigneurs indépendants, les Mōri à l'ouest, les Uesugi au nord, les Chōsokabe sur l'île de Shikoku, semblaient destinés à être engloutis à leur tour.
Les préparatifs de la campagne de l'ouest
En juin 1582, Nobunaga se préparait à intervenir personnellement dans la campagne de l'ouest menée par Hideyoshi contre le clan Mōri. Il avait convoqué ses forces à Kyoto et séjournait au temple Honnō-ji, dans le centre de la ville, avec une garde réduite.
Pour l'escorter jusqu'au front de l'ouest, Nobunaga avait ordonné à Akechi Mitsuhide, l'un de ses généraux les plus expérimentés, de rassembler ses troupes et de le rejoindre. Mitsuhide obéit... mais ses intentions étaient tout autres.
Akechi Mitsuhide: le traître
Akechi Mitsuhide était l'un des serviteurs les plus anciens et les plus capables de Nobunaga. Homme cultivé, administrateur compétent et général victorieux, il avait contribué de manière décisive à plusieurs des grandes conquêtes de son maître.
Pourtant, quelque chose s'était brisé. Les motivations exactes de la trahison de Mitsuhide demeurent un mystère que les historiens débattent encore aujourd'hui. Plusieurs hypothèses ont été avancées:
- Rancune personnelle: Nobunaga aurait humilié Mitsuhide à plusieurs reprises en public, blessant mortellement son orgueil.
- Peur pour son propre avenir: Nobunaga aurait menacé de transférer les domaines de Mitsuhide, le dépossédant de la base de son pouvoir.
- Ambition personnelle: Mitsuhide aurait vu dans l'absence des autres grands généraux une opportunité unique de s'emparer du pouvoir suprême.
- Complot plus large: Certains historiens suggèrent que Mitsuhide aurait agi de concert avec d'autres parties, peut-être la cour impériale ou des seigneurs rivaux, qui craignaient l'ascension de Nobunaga.
Quelle qu'en fût la cause, la décision était prise. Le 21 juin 1582, au lieu de marcher vers l'ouest pour rejoindre Nobunaga, Mitsuhide tourna son armée de 13.000 hommes vers Kyoto.
L'aube du 21 juin 1582
Selon la légende, lorsque Mitsuhide donna l'ordre de marcher sur Kyoto, l'un de ses officiers lui demanda confirmation de leur destination. La réponse de Mitsuhide est restée célèbre: «L'ennemi est au Honnō-ji!» (Teki wa Honnō-ji ni ari!).
Nobunaga, au temple Honnō-ji, n'avait qu'une garde d'environ 100 hommes. Son fils aîné Nobutada, qui séjournait dans un temple voisin (le Myōkaku-ji), ne disposait que de quelques centaines de guerriers. Tous deux étaient à la merci de l'armée de Mitsuhide.
A l'aube, les troupes d'Akechi encerclèrent le Honnō-ji. Les gardes de Nobunaga, réalisant que les attaquants portaient les armoiries de Mitsuhide, comprirent qu'il s'agissait d'une trahison.
Le combat fut bref et désespéré. Les défenseurs, largement surpassés en nombre, furent rapidement submergés. Nobunaga lui-même prit les armes et combattit jusqu'à ce qu'une blessure le contraigne à se retirer dans les bâtiments intérieurs du temple.
Comprenant que tout était perdu, Nobunaga choisit de mourir selon les usages des samouraïs. Pendant que son page Mori Ranmaru mettait le feu au temple pour empêcher l'ennemi de s'emparer de son corps, Nobunaga se donna la mort par seppuku.
Il avait quarante-huit ans. Son corps ne fut jamais retrouvé dans les cendres du Honnō-ji, alimentant pendant des siècles des légendes sur sa possible survie.
La fin d'Oda Nobutada
Le fils aîné de Nobunaga, Oda Nobutada, apprit l'attaque contre son père alors qu'elle était déjà en cours. Il tenta d'abord de se porter au secours de Nobunaga, mais fut informé que le Honnō-ji avait déjà été pris.
Nobutada se retrancha alors au château de Nijō avec ses quelques centaines d'hommes. Les forces d'Akechi l'assiégèrent et donnèrent l'assaut. Après un combat acharné, Nobutada, blessé et sans espoir de secours, se donna la mort à son tour.
En quelques heures, Mitsuhide avait éliminé Nobunaga et son héritier présomptif. Le clan Oda semblait décapité, et la voie vers le pouvoir suprême ouverte au traître.
Le règne des treize Jours
Mais le triomphe de Mitsuhide fut de courte durée. Toyotomi Hideyoshi, apprenant la nouvelle de la trahison alors qu'il assiégeait le château de Takamatsu dans l'ouest, conclut immédiatement une paix avec les Mōri et ramena son armée vers Kyoto à marches forcées.
Le 2 juillet 1582, seulement treize jours après l'incident du Honnō-ji, les armées de Hideyoshi écrasèrent celles de Mitsuhide à la bataille de Yamazaki. Mitsuhide, en fuite, fut tué par des brigands (ou des paysans, selon les versions) quelques jours plus tard.
Son règne éphémère lui valut le surnom moqueur de «shogun de treize jours». Sa trahison, si elle réussit à abattre Nobunaga, échoua complètement à lui assurer le pouvoir.
Héritage et postérité
L'Œuvre inachevée et ses continuateurs
Nobunaga mourut sans avoir achevé l'unification du Japon, mais l'œuvre qu'il laissait était considérable. En deux décennies, il avait transformé un paysage politique fragmenté en un ensemble cohérent, posé les bases d'une économie moderne, révolutionné l'art de la guerre, et démontré qu'un homme de volonté pouvait remodeler le destin d'une nation.
Ses deux grands successeurs, Toyotomi Hideyoshi et Tokugawa Ieyasu, achevèrent ce qu'il avait commencé, chacun à sa manière.
Toyotomi Hideyoshi: le continuateur
Hideyoshi, le serviteur d'origine paysanne que Nobunaga avait élevé au rang de général, se proclama héritier politique de son maître. En une décennie (1582-1591), il acheva l'unification militaire du Japon, soumettant tous les seigneurs de guerre récalcitrants.
Hideyoshi poursuivit et amplifia plusieurs des politiques de Nobunaga: développement économique, contrôle des institutions religieuses, promotion du mérite. Mais il y ajouta des mesures plus rigides, notamment la séparation stricte des classes sociales, qui préfiguraient l'ordre social des Tokugawa.
Un dicton japonais célèbre résume la contribution respective des trois unificateurs: «Nobunaga battit le riz, Hideyoshi pétrit la pâte, Tokugawa mangea le gâteau.»
Tokugawa Ieyasu: l'héritier ultime
Tokugawa Ieyasu, qui avait été l'allié fidèle de Nobunaga pendant deux décennies, patienta pendant le règne de Hideyoshi. Après la mort de ce dernier (1598), il manœuvra habilement pour s'emparer du pouvoir suprême.
Sa victoire à la bataille de Sekigahara (1600) et l'établissement du shogunat Tokugawa (1603) marquèrent le début de plus de 250 ans de paix sous la domination de sa dynastie. L'ordre que les Tokugawa imposèrent au Japon reposait en grande partie sur les fondations posées par Nobunaga.
Ieyasu reconnut toujours sa dette envers son ancien allié. Le modèle administratif du shogunat Tokugawa, l'organisation militaire, les politiques économiques, tout cela portait l'empreinte de l'héritage de Nobunaga.
Nobunaga dans la culture populaire japonaise
Au Japon moderne, Nobunaga est devenu une figure de fascination quasi obsessionnelle. Il apparaît dans d'innombrables romans, mangas, films, séries télévisées et jeux vidéo. Son image oscille entre celle du génie visionnaire et celle du tyran sanguinaire, du héros tragique et du démon incarné.
Les jeux vidéo de la série Nobunaga's Ambition de Koei, lancée en 1983, ont popularisé son histoire auprès de générations de joueurs japonais et internationaux. La série Sengoku Basara en a fait un personnage flamboyant aux pouvoirs quasi surnaturels. Des anime comme Drifters ou Oda Nobuna no Yabō le réimaginent dans des contextes fantastiques.
Cette fascination s'explique par la richesse du personnage: Nobunaga incarne à la fois la rupture avec la tradition et la grandeur tragique, l'ambition démesurée et la mort prématurée. Il est le héros qui aurait pu tout accomplir s'il n'avait été trahi.
Le jugement historique
Les historiens modernes reconnaissent généralement en Nobunaga un personnage pivot de l'histoire japonaise. Sa contribution à l'unification du pays, ses innovations militaires et économiques, son rôle dans la transformation de la société japonaise sont indéniables.
Cependant, le bilan moral de son action reste débattu. Les massacres du Mont Hiei, de Nagashima, et d'autres atrocités commises sous ses ordres témoignent d'une brutalité extrême, même selon les standards de l'époque Sengoku.
Était-il un tyran sanguinaire ou un souverain éclairé contraint à la dureté par les nécessités de son temps? Un génie visionnaire ou un mégalomane dangereux? Un destructeur de l'ordre ancien ou le fondateur d'un ordre nouveau? La réponse dépend sans doute autant de celui qui la pose que des faits historiques eux-mêmes.
La signification de son héritage
Ce qui reste indiscutable, c'est que Nobunaga changea le cours de l'histoire japonaise. Sans lui, l'unification du Japon aurait peut-être été retardée de décennies, voire de siècles. Les structures politiques, économiques et sociales qu'il contribua à créer perdurèrent pendant près de trois siècles sous les Tokugawa et influencèrent profondément le Japon moderne.
Sa vie illustre également une vérité universelle sur le changement historique: les grandes transformations sont souvent l'œuvre d'individus qui refusent d'accepter les limites que leur impose leur époque. Nobunaga, le «fou d'Owari», refusa de se conformer aux conventions de son temps, et ce faisant, il façonna un monde nouveau.
Le démon et le visionnaire
Oda Nobunaga mourut comme il avait vécu: dans le feu et le sang, défiant jusqu'au bout un destin qui lui échappait. En quarante-huit ans d'existence, il avait parcouru un chemin extraordinaire, depuis le jeune héritier méprisé d'un petit clan provincial jusqu'au maître d'un tiers du Japon, le plus puissant seigneur de guerre que l'archipel ait connu depuis des générations.
Son histoire est celle d'une volonté indomptable confrontée aux forces de la tradition, de la religion et des intérêts établis. Il les brisa toutes, les unes après les autres, avec une détermination implacable. Temples séculaires, clans millénaires, institutions vénérables, rien ne résista à sa marche en avant.
Fut-il un monstre? Par certains aspects, sans doute. Les montagnes de cadavres qu'il laissa derrière lui témoignent d'une capacité de violence qui glace le sang. Fut-il un génie? Incontestablement. Ses innovations transformèrent l'art de la guerre et de la politique dans son pays.
Peut-être la meilleure façon de comprendre Nobunaga est-elle de le voir comme l'incarnation d'une époque de transition brutale. Le vieux Japon médiéval agonisait; un Japon nouveau cherchait à naître. Nobunaga fut la sage-femme sanglante de cette naissance difficile.
Il n'acheva pas son œuvre. D'autres, Hideyoshi, Ieyasu, récoltèrent les fruits qu'il avait semés. Mais sans lui, rien de ce qui suivit n'aurait été possible. L'homme qui battit le riz pour que d'autres fassent le gâteau mérite que l'histoire se souvienne de lui.
Et elle s'en souvient. Quatre siècles après sa mort, Nobunaga continue de fasciner, d'inspirer et de troubler. Le «fou d'Owari», le «Démon du Sixième Ciel», le premier des grands unificateurs, quelle que soit l'appellation qu'on lui donne, il reste l'une des figures les plus extraordinaires que le Japon ait produites.
Son destin rappelle les vers du Atsumori qu'il aimait tant réciter:
«L'homme ne vit que cinquante ans,
Comparé à l'éternité, c'est un rêve, une illusion.
Une fois né, peut-on échapper à la mort?»
Nobunaga ne vécut pas cinquante ans. Mais le rêve qu'il poursuivit, l'unification du Japon sous un seul maître, survécut à sa mort et devint réalité. En cela, peut-être, il triompha finalement de l'illusion du temps.
«Tenka Fubu», Répandre la vertu militaire sous le Ciel
Chronologie résumée
| Année | Événement |
|---|---|
| 1534 | Naissance d'Oda Nobunaga au château de Nagoya |
| 1546 | Cérémonie du genpuku (passage à l'âge adulte) |
| 1549 | Mariage avec Nōhime, fille de Saitō Dōsan |
| 1551 | Mort d'Oda Nobuhide; Nobunaga hérite du clan |
| 1555 | Prise du château de Kiyosu |
| 1557 | Élimination de son frère Nobuyuki |
| 1559 | Unification de la province d'Owari |
| 1560 | Bataille d'Okehazama; défaite d'Imagawa Yoshimoto |
| 1567 | Conquête de la province de Mino; installation à Gifu |
| 1568 | Entrée à Kyoto; installation du shogun Yoshiaki |
| 1570 | Bataille d'Anegawa; début de la guerre du Hongan-ji |
| 1571 | Destruction du Mont Hiei |
| 1573 | Destruction des clans Azai et Asakura |
| 1574 | Massacre de Nagashima |
| 1575 | Bataille de Nagashino |
| 1576-1579 | Construction du château d'Azuchi |
| 1580 | Reddition du Hongan-ji |
| 1582 | Destruction du clan Takeda; Incident du Honnō-ji |
Foire aux questions (FAQ)
Sources et bibliographie
Sources primaires japonaises
- Ōta Gyūichi - Shinchō Kōki (信長公記)
- Azuchi Nikki (安土日記)
- Tōdaiki (当代記)
Sources primaires occidentales (Jésuites)
- Luis Fróis - Historia de Japam
- Lettres annuelles des Jésuites - Cartas Ânuas
- Alessandro Valignano - Rapports et correspondances sur la mission japonaise
Ouvrages historiques modernes (japonais)
- Owada Tetsuo - Oda Nobunaga, Chūkō Shinsho, 2019
- Taniguchi Katsuhiro - Oda Nobunaga Kashindan no Kenkyū, Yoshikawa Kōbunkan, 2010
- Wakita Osamu - Oda Seiken no Kiso Kōzō, Tōkyō Daigaku Shuppankai, 1975
- Fujiki Hisashi - Sengoku no Mura wo Yuku, Asahi Shinbunsha, 1997
- Imatani Akira - Nobunaga to Tennō, Kōdansha Gakujutsu Bunko, 2005
Ouvrages historiques modernes (anglais)
- Jeroen Lamers - Japonius Tyrannus: The Japanese Warlord Oda Nobunaga Reconsidered, Hotei Publishing, 2000
- George Elison & Bardwell L. Smith - Warlords, Artists, and Commoners: Japan in the Sixteenth Century, University of Hawaii Press, 1981
- Mary Elizabeth Berry - Hideyoshi, Harvard University Press, 1989
- Conrad Totman - A History of Japan, Wiley Blackwell Publishing, 2004
- John Whitney Hall - Japan: From Prehistory to Modern Times, Charles E. Tuttle Company, 1993
- Stephen Turnbull, The Samurai Sourcebook, Weidenfeld Military, 1999
- Stephen Turnbull, Nagashino 1575: Slaughter at the Barricades, Praeger Publishers Inc, 2005
- Stephen Turnbull, Japanese Castles 1540-1640, Osprey Publishing, 2003
Ouvrages historiques modernes (français)
- Pierre-François Souyri - Histoire du Japon médiéval: le Monde à l'envers, tempus, 2013
- Pierre-François Souyri - Nouvelle Histoire du Japon, Perrin, 2023
- Francine Hérail - L'Histoire du Japon, Hermann, 2010
Ressources complémentaires
- Sengoku Jidai Database (戦国時代データベース), base de données en ligne sur l'époque Sengoku.
- Archives nationales du Japon (国立公文書館), documents numérisés de l'époque.
- The Samurai Archives, samurai-archives.com, encyclopédie collaborative en anglais.















