Devenir acteur ou modèle à Tokyo

Le but de cet article est de guider les francophones résidant au Japon, intéressés pour travailler dans l’industrie de “l’Entertainment”.

En me basant sur mon expérience et les observations que j’ai pu y faire, j’essaierai de vous décrire comment entrer dans ce milieu, de manière objectivo-subjective, oxymore signifiant que si j’aspire à être le plus neutre possible j’anticipe le fait que mes sentiments irrépressibles se mêleront à mon analyse, j’essaierai de vous guider au mieux.

Je ne souhaite toutefois aucunement remettre en question le bien-fondé de ce secteur d’activité, si vous pensez peut-être à juste titre, que de nos jours une profession discriminatoire mettant en avant le physique et le paraître ne devrait plus exister, si vous pensez que par exemple le film Titanic aurait été plus réaliste avec Gérard Jugnot et Muriel Robin dans les rôles des croisiéristes principaux, cet article n’est pas fait pour vous.

La réalité sociétale japonaise fait que si un commerce de doubichou, petits gâteaux roulés sous les aisselles, tenu par un bellâtre grand et musclé, à la peau blanche, aux yeux bleus et cheveux blonds pourrait rencontrer un grand succès auprès de la gente féminine nippone, la même activité dirigée par un personnage aux critères physiques opposés pourrait s’effondrer avec un compteur client bloqué à 0.

“L’Entertainment” joue sur l’image renvoyée par nos sociétés capitalistes pour booster la vente de produits, et si vous souhaitez y travailler il faudra l’accepter et vous y adapter.

Dans la peau de Claude Monet pour la NHK

Dans la peau de Claude Monet pour la NHK

Au Japon, le profil du caucasien est apprécié, l’immigration est faible et l’industrie des médias est forte, il y a donc une offre importante et une demande modérée ce qui peut vous permettre d’accéder à ce type d’emplois sans grandes difficultés, notez malgré tout qu’il s’agit plus de missions ponctuelles, d’à côté, nécessitant la possession d’un visa qui autorise l’exercice d’une activité professionnelle.

Si vous avez écarté l’idée de vous nourrir seulement d’un bol de ramen et ce tous les 3 jours, Je ne peux le conseiller comme un emploi unique, même si c’est un fait, certains “acteurs” ou “modèles” trouvent une stabilité avec un salaire confortable et sont parfois même sponsorisés (Entertainment visa).

Pour arriver à exercer le plus souvent possible il vous faudra toutefois une stratégie, elle commence par un travail d’analyse de soi, il peut se faire dans la salle de bain, en s’observant dans le miroir, dans le plus simple appareil où vêtu d’une feuille de momiji à défaut de vigne.

Il faudra mettre de côté les complexes ou la vanité et noter les caractéristiques physiques qui se détachent de votre observation qui je l’espère pour vous ne sera pas trop prolongée, et comprendre quelles sont vos particularités, qu’est-ce que dégage votre image?


Ensuite il faudra vous revêtir de vos plus beaux vêtements et selon vos moyens et ambitions soit engager un photographe professionnel soit demander à un pote qui taquine un peu les filtres, de vous prendre en photo avec son smart phone.

Il faut s’amuser avec les clichés, si vous êtes barbu, tatoué intégralement et avez des biceps de taureau, abandonnez la petite mallette efféminée et le costume cravate étriqué et privilégiez le blouson de biker et le fusil à pompe.

Vous obtiendrez ainsi votre portfolio, les agences auront besoin des portraits les plus expressifs possibles pour proposer votre profil aux employeurs les plus tatillons.

Je vous conseille de sélectionner les bonnes agences, vous en trouverez de nombreuses avec des recherches en ligne (je modifierai légèrement le nom ci-dessous de certaines d’entre elle), contrairement aux japonais qui ne peuvent s’inscrire seulement que dans un seul bureau, les étrangers ne sont pas limités.

Ces dernières sont divisées en deux types, les agences recherchant exclusivement des modèles, je me suis inscrit à l’un d’elle mais je n’ai jamais pu y travailler contrairement à deux de mes amis.

Militaire américain, un rôle récurrent

Militaire américain, un rôle récurrent

J’ai eu beau insister et persévérer sans succès au point d’être envahi par la frustration et me noyer dans la 生ビール(bière pression), j’ai pensé profondément être plus beau que ces deux bougres mais rien n’a changé. Pour ne pas blesser mon amour propre, j’en suis arrivé à la conclusion que je n’avais pas le profil.

Cette agence, Fribay qui payait mes deux amis jusqu’à 60.000 yens la journée de travail avait besoin d’archétype de gaikokujin bien particuliers, et le mien, le latin barbu, aux traits peu spéciaux, d’un mètre quatre-vingt et au physique légèrement macho ne les intéressaient aucunement.

Par ailleurs, mon ami, John, était parfait pour les défilés, la peau blanche comme du tofu, les cheveux blonds longs et frisés, de grands yeux bleus, haut d’un mètre quatre-vingt-cinq et avec un corps aussi fin et longiligne qu’une algue Kombu et, pour couronner le tout, il est anglais avec un accent so british’ et surtout il est gay, et dans ce milieu ils sont majoritaires.

Mon second ami lui, français, du nom de Louis, complétait les attentes des magazines de modes, s’il mesure moins d’un mètre soixante-quinze, si ses cheveux courts sont un peu sombres, il a des yeux très clair et un mignon visage d’enfant, il fait craquer les mamies japonaises qui lui donnent souvent une mandarine quand elles le croisent dans la rue.

A 21 ans, il ne peut pas acheter d’alcool sans montrer sa carte d’identité mais bénéficie des tarifs étudiants dans les musées sans présenter de justificatif.

Si votre physique se rapproche de celui de John ou Louis, je vous conseille de vous inscrire dans une agence comme Fribay dont la paie est souvent élevée.

De mon côté, j’ai commencé à travailler régulièrement avec une agence de タレント(soit talent même si je m’en cherche encore un) du nom de ITO.

Ces agences travaillent principalement avec la télé, elles proposent tout d’abord de la figuration pour des dramas, vidéos clips, publicités ou films, ensuite elles peuvent vous sélectionner pour passer des castings en vue d’obtenir des rôles.

Shooting de nuit en plein hiver

Shooting de nuit en plein hiver

Les profils recherchés sont ici variés, chaque physique a sa chance et il vous sera utile de posséder des compétences particulières par exemple un jeune danseur imberbe pour un vidéo-clip de boys band japonais, un cuistot moustachu bedonnant pour réaliser un flambage dans une publicité (déjà vu).

Un bon orateur maîtrisant le japonais pourra devenir un intervenant permanent pour les talk-shows, des émissions hebdomadaires donnent la parole à des intervenants étrangers qui ont un petit drapeau de leur pays affiché sur le torse et relatent les spécificités culturelles propres à leur lieu de naissance.

Les emplois peuvent être fréquents pour ceux qui maîtrisent le jeu d’acteur, ou encore pour les plus extravertis, on vous demandera souvent de sur-jouer, d’entretenir la vision caricaturale de l’étranger qui contrairement au nippon ne retient pas ses émotions.

Je ne conseille pas l’agence ITO, dans une guerre elle vous enverrait en première ligne avec une carabine à plomb.

C’est l’entreprise de l’Entertainment discount, elle propose en général les missions les moins bien payées, elle travaille principalement avec plusieurs équipes de télé de type reality show, proche de la nuit des héros diffusée chez nous dans les années 1990, les japonais se délectent de ce genre de programmes.

Ce sont des reconstitutions d’histoires vraies, souvent de meurtres assez incroyables, comme celui d’un mari empoisonné par sa femme car elle l’avait surpris en train de tirer la queue de leur chat “un peu trop fort”.

Ces événements se passent deux fois sur trois aux Etats-Unis, il est donc nécessaire pour les agences d’avoir une grande quantité et plusieurs références “d’acteurs” étrangers à proposer pour fournir leurs clients qui sont contraints d’en consommer en masse, il y a au moins 2 retransmissions par semaine de ce genre de programme.

L’avantage principal d’ITO est de pouvoir vous employer régulièrement, si vous vous montrez ponctuel et docile, mais il y a maints inconvénients que l’on réalise après coup, un peu comme une gueule de bois au réveil.

ITO ne vous emploie quasiment que pour faire apparaître votre visage maquillé à la va-vite, dans des reality shows japonais où l’on a souvent l’impression d’être un cobaye pour des études sur le comportement humain.

On n’y comprend rien, on peut être prévu pour jouer le rôle d’un tueur à gage avant qu’un changement de dernière minute ne le modifie avec celui d’une femme de ménage.

Un flic américain à l'accent du sud

Un flic américain à l’accent du sud

L’emploi du temps peut annoncer la fin du tournage à 18h alors qu’à 19 h aucune scène n’a encore été tournée parce que le matériel ne fonctionne pas correctement, ma vision du professionnalisme japonais s’est brutalement effondrée sur le tournage d’un Unbelievable (émission de reality show).

J’ai aussi ressenti un mur de glace entre l’équipe de tournage et nous: les figurants étrangers. Le personnel paraît parfois même traumatisé. Je me souviens d’un preneur de son au visage décomposé que je soupçonnais de chercher la bonne occasion et les bons accessoires pour se suicider, heureusement le studio était au rez-de-chaussée et aucune corde n’était disponible.

Mais encore ITO offre un paiement inférieur à ses concurrent et de plus le virement bancaire n’est pas automatique, il faut les relancer à plusieurs reprises pour l’obtenir.

La patronne est une dame âgée trop occupée à couvrir son corps écaillé, d’accessoires et textiles confectionnés par les maisons de haute couture et elle n’a pas le temps de s’occuper des petits soucis de comptabilité.

Je recommande les agences Free wave, Avocado et Remix, en comparaison à ITO, les missions proposées sont bien plus intéressantes et mieux payées.

Une journée de figuration pour un vidéo clip peut donner une cachet supérieur à 25.000 yens, ITO, offre moins de 20.000 yens pour une longue journée de tournage.

De plus les sélections sont plus élaborées, ces agences n’enverront pas un sénégalais sur le casting d’un rôle de Viking ce qu’ITO pourrait faire.

De mon côté, si je n’ai pas obtenu d’excellents résultats en casting, j’ai tout de même pu en passer quelques-uns, l’un d’eux était très simple, presque offert comme un cadeau de noël, je devais me contenter de sourire en étant filmé de profil et mon nez proéminent convenait parfaitement au cadre.

Le cachet était de 80.000 yens ce qui n’est pas énorme pour une pub télé mais plus que convenable compte tenu de mon temps d’apparition à l’écran, de plus cette réclame prévue seulement pour 3 mois a été prolongée à 2 reprises et des bonus se sont ajoutés automatiquement.

En comparaison avec les charlots dépressifs faisant partie de certaines équipes de tournages partenaires d’ITO, les 3 agences citées plus hauts collaborent généralement avec de vrais professionnels qui nous traitent aux petits oignons.

Une montagne russe d'émotion

Une montagne russe d’émotion

Personnellement, je garde un excellent souvenir de cette période “de figurant”, une fois devenu employé à temps plein dans une entreprise d’import-export japonaise, j’ai continué à travailler lorsque c’était possible, de manière ponctuelle, le weekend.

Les avantages sont nombreux, en plus de l’aspect financier non négligeable, vos amis et proches japonais sont excités à l’apparition de votre visage en gros plan sur leur téléviseur, et vont alors vous traiter mieux que ce que vous méritez.

Vous pouvez garder sur votre téléphone des vidéos ou photos de vos apparitions pour séduire plus facilement des japonaises, mais aussi vous rencontrerez d’autres acteurs complétement fêlés et profiterez de bonnes parties de rigolade.

Plus sérieusement, l’expérience m’a permis d’apprendre à gérer mes émotions plus facilement. Si le Japon est un pays où l’on se sent si bien en touriste, il y a une grande part d’incompréhension, et il peut devenir un lieu de frustration, pour un résident étranger.

J’ai parfois eu cette impression faussée d’êtres en compétition avec d’autres occidentaux, qui semblaient tout juste sortir d’un chiotte après un passage difficile, sans aucune classe, au physique aussi fade qu’une soupe miso déshydratée premier prix et à la conversation lobotomisante, et les voir réussir au point de devenir des vedettes au Japon.

J’ai pu ressentir cette possibilité d’accrocher la gloire en tendant simplement le bout des doigts, sans jamais y parvenir.

Les agences ont souvent pu me faire miroiter des auditions pour des publicités avec des cachets à plus de 300.000 yens, dont le tournage se déroulait dans je ne sais quelle île d’Okinawa et en compagnie de charmantes demoiselles que je devais poursuivre en maillot sur la plage et attraper en riant.

Ces auditions rêvées, je les ai toutes loupées, elles ont parfois même été décrochées par des amis, devenus aussitôt d’anciens amis.

Mon insatisfaction grandissait au fur et à mesure que mes loupés se multipliaient, mon rêve de voir mon visage apparaître sur une boite de test de grossesse, s’envolait. Puis j’ai pu m’entretenir avec les anciens de la profession, dont un australien du nom de Mike.

A plus de 50 ans, il en paraissait tout juste 30. Il était arrivé au Japon à l’âge de 22 ans pour donner des leçons d’anglais et n’avait plus quitté le pays.

Très rapidement, il avait été repéré par une agence de modèles à une époque où les étrangers étaient rares et les grands blonds aux yeux bleus au sourire lumineux se comptaient sur les doigts de la main.

Les écrans publicitaires de Shibuya

Les écrans publicitaires de Shibuya

Il a connu le succès jusqu’à donner rendez-vous à ses copines sous le grand écran de Shibuya qui, plusieurs fois, diffusait une de ses publicités.

Puis la concurrence de plus jeunes prétentieux est arrivée en masse avec les kilos et les cheveux blancs et les marques sur le visage causées par les “difficultés de la vie” que je n’ai pas cherché à connaître, mais Mike a gardé son sourire et ce même lorsque ITO avait omis de préciser que son dernier tournage devait se faire en caleçon en plein hiver.

Il a pu me transmettre sa philosophie: ce job est un jeu, il permet de s’amuser, de faire des rencontres et de gagner un peu de yens.

Luca Marcovski

Luca Marcovski est né à Marseille et gâté comme un prince par sa mère d'origine Italienne, il traverse l'adolescence avec un manque de confiance en soi et une addiction aux jeux-vidéos et dessins animés japonais du club Dorothée.

Le rêve entretenu d'un voyage au pays du soleil levant devient enfin réalité à ses 23 ans, Luca enchaînera les visas pour y rester le plus longtemps possible et après avoir vécu des expériences professionnelles et amoureuses parfois loufoques il trouve enfin une stabilité dans son pays de cœur.

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