Paris - MCJP - Rétrospective Mikio Naruse
S’il est un cinéaste japonais qui, depuis les années 2000 a eu les faveurs au Japon comme en Occident, des cinémathèques, des historiens et de la critique, c’est bien Mikio Naruse. Pourquoi être ainsi revenu sur une filmographie longtemps qualifiée d’obscure et de besogneuse, sinon pour reconnaître à Naruse, qui fut avec Ozu le plus grand artisan de l’industrie cinématographique japonaise, le statut de quatrième grand de son pays.
Cette consécration ne vaut-elle pas de revoir, neuf ans après - c’était en novembre 2006 - les meilleurs films d’une œuvre moderne de bout en bout, ardente et élégante, qui a toujours aspiré à l’universalité par sa simplicité, comme Akira Kurosawa, grand admirateur de Naruse ?
À quinze ans, il entre aux studios Shochiku en tant qu’accessoiriste. Il réalise son premier film en 1930, sous la direction de Heinosuke Gosho. Après quelques comédies et des mélodrames intimistes, ses producteurs lui reprochant de « faire du Ozu », Naruse démissionne et rejoint la P.C.L., jeune studio d’influence hollywoodienne, et future Toho, où il donnera ses premiers films importants : Ma femme, sois comme une rose ! qui connaîtra un beau succès aux USA, et Les larmes d’une femme étonnent par leur modernité « new-yorkaise » ou « parisienne » et par la force de caractère de leurs héroïnes : de quoi faire voler en éclat les clichés les plus tenaces sur la femme japonaise soumise… et en kimono, une image d’ailleurs contre laquelle les producteurs japonais eux-mêmes cherchaient à s’inscrire en faux.
Tout aussi plaisantes à voir ou à revoir sont les petites productions du début des années 1940. Bien que les thématiques y soient volontairement légères en raison des difficultés de la guerre, Naruse nous offre des films d’une infinie tendresse : Acteurs ambulants , rareté extraordinaire et comédie pagnolesque au cœur de l’été japonais, est aussi une réflexion sans prétention de portée universelle sur la nature et la finalité de l’art, en même temps qu’une interrogation, la première sans doute au Japon, sur le statut artistique de cinéaste ; Hideko receveuse d’autobus, road movie au ton badin hors du temps, marque la première collaboration de Naruse avec Hideko Takamine, sa future actrice fétiche ; Toute la famille travaille, adapté d’un roman prolétarien de Sunao Tokunaga, une de ses œuvres les plus émouvantes de l’époque. Dans ce film d’une étrange inquiétude, Musei Tokugawa ancien grand narrateur du cinéma muet (benshi) reconverti avec brio dans les feuilletons radiodiffusés y tient le rôle d’un père ouvrier et pauvre confronté à son fils aîné qui lui crie sa haine de misère. Pour autant, Naruse ne renonce pas à faire des films graves : avec La chanson de la lanterne, en 1943, il signe ce qui est resté depuis la meilleure adaptation de la célèbre romance noire, à la frange du fantastique, située dans l’univers du théâtre nô de l’écrivain Kyoka Izumi.

C’est ainsi que Naruse se découvre un certain goût pour les adaptations littéraires qu’il confirmera après la guerre avec Le grondement de la Montagne de Yasunari Kawabata, Le repas et Chronique de mon vagabondage de Fumiko Hayashi qui fut la romancière des femmes vouées à des destins tragiques du fait de la lâcheté masculine.
Citons dans la même veine, l’élégant et jazzy Quand une femme monte l’escalier. Devenu un réalisateur reconnu avec Nuages flottants, le plus beau film d’amour qu’ait jamais produit le Japon et un des films japonais préférés d’Ozu, Naruse acceptera de devenir, à la demande de ses producteurs, le spécialiste inlassable des drames familiaux, à l’intérieur d’un genre cinématographique majeur au Japon, le shomin-geki (histoires des gens ordinaires), qu’il devra décliner dans tous les registres : lyrique (Nuages d’été), tragique (À l’approche l’automne, Nuages épars), satirique ( Pluie soudaine), etc. Naruse laissera malgré tout à la postérité quelques films plus personnels et pourtant rarement montrés en dehors du Japon : Au gré du courant, photographie du monde des geishas en voie de disparition, dont Naruse voulait « conserver à jamais l’atmosphère sur la pellicule » ; Le sifflement de Kotan ou la saga d’une famille aïnou en proie aux discriminations sociales dans l’île du Hokkaido ; L’étau (d’après Edward Atiyah) où Naruse, arrivé en fin de carrière s’initie brillamment, avec une photographie sublime, au thriller familial à l’incroyable dénouement. Ce film inédit en France, est la grande surprise de cette rétrospective.
Lieu: Maison de la Culture du Japon à Paris - 101 bis, quai Branly 75015 Paris
Dates: Du 2 au 30 avril 2015