Putsch militaire au Japon: l’incident du 26 février

Le 26 février 1936, la neige tombe sur Tokyo encore endormi. Il fait encore nuit. Un régiment de la 1ère division se déploie dans la capitale. Les coups de fusil et de pistolet résonnent autour du palais impérial. La nouvelle tétanise l’establishment et les rédactions: un coup d’état militaire est en cours!

Mais à la différence des pronunciamientos précédents relevant plus du terrorisme que d’un soulèvement en masse, celui-ci est d’une ampleur inégalée: ce n’est plus une poignée de jeunes officiers fanatiques qui cherchent à renverser l’Etat mais des unités d’élite entières.

Très vite les mutins occupent le Ministère de la guerre, la résidence du premier ministre et les demeures des principaux conseillers de l’Empereur Hirohito.

Cette insurrection reste dans la mémoire sous le nom de «niniroku », c’est-à-dire «2-2-6» soit la date où elle est déclenchée. Elle marque profondément l’imaginaire japonais.

Incident du 26 février 1936: drapeau des insurgés, "vénérer l'Empereur, détruire les traitres"

Drapeau des insurgés: « vénérer l’Empereur, détruire les traitres »

Pour l’extrême-droite nationaliste, les rebelles sont des héros qui se sont sacrifiés pour sauver le Japon.

Aux yeux des pacifistes, libéraux ou hommes de gauches, ils sont de dangereux exaltés dont les actes ont contribué à précipiter le Japon dans la guerre d’abord en Chine (1937) puis contre les Etats-Unis (1941).

D’emblée, cette insurrection est empreinte d’amateurisme. Les soldats du 5ième régiment d’infanterie qui s’est soulevé ignorent les raisons de ce déploiement dans Tokyo.

Ce sont des appelés qui font leur service militaire. Leurs officiers, tous subalternes – le plus élevé en grade est capitaine – leur ont fait croire à une manœuvre de nuit.

Les assassinats

L’attaque est sanglante. Des tueurs en kaki frappent simultanément à travers la capitale. Le ministre des finances Takahashi Korekiyo (82 ans) est frappé de deux balles et achevé d’un coup de sabre qui démembre son épaule. Les derniers mots du vieillard sont «Mais qu’est-ce que vous faites?» comme s’il était abasourdi par l’absurdité de l’attentat dont il est la victime.

Incident du 26 février 1936: le ministre des finances, Takahashi Korekiyo

Le ministre des finances, Takahashi Korekiyo

Le général Watanabe Jotaro, inspecteur de la formation militaire, un des plus hauts gradés, est assassiné dans son lit par un groupe d’insurgés qui fait intrusion dans sa maison.

L’amiral Saito Makoto, gardien du sceau impérial, c’est-à-dire un des plus importants dignitaires de la Maison impériale, tombe criblé d’une quarantaine de balles.

Pas très au fait des personnalités qu’ils veulent éliminer, les assassins confondent le Premier ministre, l’amiral Okada Keisuke, dont la photo s’affiche souvent à la une de la presse, avec son aide de camps et gendre, le colonel Matsu Denzô beaucoup plus jeune, laissant au premier la chance de se cacher.

Déjà cible d’une tentative de meurtre, le comte Nobuaki Makino survit lui-aussi grâce au sacrifice d’un de ses gardes du corps qui abat le chef du commando avant de succomber.

Incident du 26 février 1936: Saionji Kinmochi est un homme d'État japonais qui fut notamment deux fois Premier ministre du Japon.

Saionji Kinmochi

Mais surtout, la principale cible des assassins échappe à la mort: Saionji Kinmochi, l’oncle de Hirohito, plusieurs fois premier ministre.

Il est le dernier des genrô (conseiller impérial) de l’ère Meiji. C’est lui qui focalise la haine des milieux extrémistes. Ce vénérable aristocrate francophone et francophile est le symbole de tout ce que rejettent les radicaux d’extrême-droite.

Sur ses gardes car se sachant menacé, alerté par les premiers coups de feu, le prince s’enfuit par son jardin.

Lorsque le jour se lève, dans le silence ouaté qu’étale la neige, les mutins se retranchent dans les Ministère de la guerre et installent leur quartier général dans l’Hotel Sanno voisin.

Une ambiance faussement paisible règne. Les journalistes accourent et notent les déclarations et photographient sans aucune difficulté les rebelles. Le public vient aux nouvelles. Les rebelles distribuent des tracts aux passants.

Les plus avisés des observateurs notent que leurs revendications sont confuses, rédigées en termes généraux et reprennent la vulgate que brassent les ultra-nationalistes: le rejet de l’Occident présenté comme une menace mortelle à la survie du Japon, la fin du parlementarisme et, sous l’excuse de redonner à l’empereur son pouvoir soit-disant confisqué par ses conseillers, remplacer le gouvernement civil par une junte militaire.

La colère d’Hirohito

Incident du 26 février 1936: QG de la loi martiale

QG de la loi martiale

Naïvement, les mutins escomptaient que Hirohito les approuverait. Mais l’empereur est choqué de voir ses proches décimés. Faisant preuve de détermination, il refuse de reconnaître leur geste comme une preuve de dévotion à son égard, condamne leurs crimes et exige que la mutinerie soit brisée par tous les moyens.

Passant outre l’état-major, dès les premières heures, le souverain impose que Tokyo soit placé sous la loi martiale.

Hirohito a raison de se méfier du haut commandement. L’état-major tangue. Au sommet de l’armée, certains ambitieux, au courant des préparatifs de la révolte, comptent l’utiliser pour confisquer le pouvoir.

Ce qui paralyse cette coterie de généraux avides de devenir dictateur sont leurs rivalités personnelles et un certain manque de caractère.

Les raisons de niniroku

La question qui avant niniroku taraudait les esprits n’était pas de savoir si un coup d’état était probable mais quand il aurait lieu et qu’elles seraient ses ses chances de réussite.

L’Armée impériale est en effervescence de longue date. Les coupes budgétaires dans le cadre de la politique de désarmement des années 1920 l’ulcère.

Les rapides changement des mœurs comparables à ceux dont sont alors le théâtre Paris ou New York révoltent les milieux les plus conservateurs.

Le quartier général des rebelles: l'hotel Sanno

Le quartier général des rebelles: l’hotel Sanno

L’instauration du suffrage universel est considérée comme une violation des traditions les plus sacrées, d’autant plus que sont entrés au parlement les Socialistes en 1926, remportant à cette occasion une victoire inattendue. Les syndicats viennent d’être autorisés.

Les médias de masse prospèrent grâce à la levée de la censure…

Bien avant niniroku, l’armée est une pépinière de complots, et dés le début des années 1920, les conspirateurs en uniforme murissaient des projets politiques dans les arrière salles de restaurants.

La conquête réussie de la Mandchourie de 1932 dont le point de départ est un attentat fabriqué par le futur général Ishiwara Kanji – alors lieutenant-colonel – (1) galvanise les jeunes officiers radicaux et les incite à passer à l’action.

Ishiwara a réussi, grâce à sa machination du faux attentat dit «de Moukden» le 19 septembre 1931, a entrainé le Japon dans l’invasion du nord-est de la Chine en toute impunité.

Tout ce qui compte de fortes têtes sous l’uniforme en conclut que toutes les audaces sont permises.

Une tentative de coup d’état avait suivi l’invasion de la Mandchourie, le 15 mai 1932, durant lequel le premier ministre Inukai Tsuyoshi avait perdu la vie.

Ce climat de révolte chez les traineurs de sabre a un effet éminemment pervers: il enracine durablement l’indiscipline dans leurs rangs.

Incident du 26 février 1936: Sadao Araki, le chef de la faction radicale de la voie impériale (Kôdôha)

Sadao Araki, le chef de la faction radicale de la voie impériale (Kôdôha)

Le corps des officiers est divisé en trois tendances: les loyalistes – conservateurs, certes, mais peu enclins à rompre avec la légalité – une faction centrée sur l’état-major général à Tokyo dite Tôseiha ou «Faction du contrôle» et une seconde disséminée à l’intérieur des casernes regroupant les officiers des échelons inférieurs: Kôdôha, «La voie impériale».

Ces deux clans partagent la même finalité: instaurer ce qui les militaires japonais appellent «un état de mobilisation», c’est-à-dire un système totalitaire afin que le pays consacre entièrement son énergie à préparer la guerre. Ils divergent sur les moyens.

La «Faction du contrôle» vise à créer une sorte de techno-structure étatiste associant l’état-major à la grande industrie. «La Voie impériale» s‘inspire du fascisme italien et propage une vision populiste et anti-élite.

Les esprits sont tellement échauffés dans les garnisons que les dissensions tournent au casus belli.

L’impensable a lieu le 12 août 1935. Le général Nagata Tetsusan, chef de file de la «Faction du contrôle», est sabré dans son bureau de vice-ministre de la guerre par un affidé de la «Voie impériale».

Cette élimination accélère la désintégration de la discipline. Dans les semaines qui suivent le ton est de plus en plus virulent et les appels à la sédition publiques.

L’étincelle qui fait exploser le baril sont les élections législatives organisés quelques jours auparavant. Bien que les décomptes des voix n’est pas achevé, il est clair que les partis opposés à l’Armée remportent le scrutin haut la main tandis que les candidats qu’elle soutient en sous-main sont écrasés.

Le coup d’état dure trois jours. Trois journées de tragi-comédie.

Incident du 26 février 1936: Forces de la marine impériale japonaise arrivant à Shibaura (Tokyo)

Forces de la marine impériale japonaise arrivant à Shibaura (Tokyo)

La Marine impériale a basculé dans le camp loyaliste, une escadre s’ancre en baie de Tokyo et pointe ses canons. Des troupes fidèles entrent dans la capitale et dressent des barricades défendues par des mitrailleuses. Une escadrille est prête à bombarder le Ministère de la guerre et l’Hôtel Sanno.

Après le déchainement des premières heures, l’ambiance se fige. Des tractations se poursuivent en coulisses.

Le général Ishiwara Kanji, en tant que chef des opérations de l’état-major général, joue un rôle central. Il comprend que l’archipel est menacé de sombrer dans une guerre fratricide.

Ses projets de mobiliser le Japon en vue de la guerre qu’il prépare contre les Etats-Unis et dont la conquête de la Mandchourie en 1932 est une étape risquent de capoter. Il faut rétablir l’ordre à tout prix!

Et bien qu’affectivement sensible aux arguments des factieux, il ne leur laisse de choix au cours d’entretiens tendus où il joue sa vie qu’entre le suicide et la reddition!

Incident du 26 février 1936: Les troupes rebelles rentrent dans leurs casernes

Les troupes rebelles rentrent dans leurs casernes

Démoralisés par le refus de l’empereur de les adouber, les mutins déposent les armes.

Un seul officier se brûle la cervelle. Les autres tablent sur l’indulgence de la hiérarchie et de pouvoir se justifier devant le tribunal et d’en faire une tribune contre leurs ennemis politiques comme cela avait été lecas lors de précédents mouvements d’insubordinations militaires.

Mais Hirohito et la «Faction du contrôle» ulcérés, affolés par le débordement de violences décident de faire un exemple. Dix-sept meneurs sont condamnés à mort au cours d’un procès à huis-clos. ils sont passés par les armes dans l’été.

Pour faire bonne figure, Kita Ikki, chantre d’un fascisme impérial japonais, est ajouté à la charrette ainsi que le meurtrier du général Nagata.

Après le putsch raté

Les conséquences vont être dramatiques. Niniroku signe la mort du parlementarisme. Le parlement n’est pas aboli mais réduit à de la figuration.

Impuissants, les élus ne pourront donc pas arrêter la dérive guerrière qui débouchera sur la défaite de 1945.

La hiérarchie se sert de la répression pour reprendre la main sur les échelons inférieurs et lance un programme massif d’armement. Nagata remporte la mise de façon posthume en quelque sorte.

Les têtes brûlées qui n’ont pu être matés sont mutés en Chine. Et si l’état-major croit s’en être débarrassé, ces irréductibles s’avèrent encore plus dangereux hors du Japon.

Convaincus de pouvoir remporter d’éclatants victoires militaires, ils multiplient les provocations face à la Chine, à l’Union Soviétique et aux Etats-Unis à la recherche d’une confrontation qui débouchera sur une guerre généralisée, précipitant ainsi le Japon sur une orbite de collision avec le reste du monde.

Niniroku fait partie toujours aujourd’hui de la chanson de geste du nationalisme japonais. Les livres et films glorifiant ce coup de force, mal-préparé et conduit par bien des aspects en dépit du bon sens, sont légion.

Quoiqu’on puisse penser de niniroku, cet évènement est incontestablement une des grandes dates de l’histoire du Japon de la première moitié du 20ème siècle, aussi crucial pour comprendre ce pays que fut l’arrivée des premiers bateaux américains au 19ème siècle qui déclenche la restauration Meiji et la modernisation de l’empire ou la défaite de 1945 qui marque la fin des descendants des samouraïs, cette caste qui a façonné le Japon pendant des siècles et dont niniroku est un des soubresauts de leur agonie.

(1)Pour plus d’informations, il est recommandé de lire «Ishiwara, l’homme qui déclencha la guerre» dont la deuxième édition est disponible à la commande via les principaux sites d’Amazon à travers le monde:

Ishiwara, l'homme qui déclencha la guerre

De 1889 à 1949, un homme au parcours militaire et idéologique hors normes traverse les moments clefs de l’Histoire du Japon: ouverture forcée à l’Occident, l’attaque de Pearl Harbor, Hiroshima, Nagasaki, les procès de Tokyo.

Issu d’une famille de samouraï, formé en Allemagne dans les années 20, le général Ishiwara est notamment à l’origine de l invasion de la Mandchourie en 1932. Il apporte ainsi un soutien essentiel à l’idéologie fasciste et raciale qui jettera le Japon dans le conflit mondial.

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Bruno Birolli

Auteur de « Ishiwara, l’homme qui déclencha la guerre » (Amazon); de « Port-Arthur , 8 février 1904- 5 janvier 1905 » (Economica), du chapitre « Tempête d’automne » dans « Les mythes de la deuxième guerre mondiale » (Perrin); de deux romans « Le music-hall des espions » et « Les terres du Mal » chez TohuBohu éditions.

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