Wakashudô: le samouraï et l’homosexualité

En dépit d’une présence manifeste dans la culture populaire contemporaine, en particulier le manga et la musique dans une moindre mesure, l’esthétique androgyne comme l’inclination homosexuelle semblent étrangement absentes de l’historiographie japonaise. Du silence feutré des monastères aux bruyantes scènes de théâtre, en passant par les augustes palais seigneuriaux, l’homosexualité et une liberté sexuelle inouïe se révèlent pourtant dans une vérité parfois très crue. La règle ne souffre guère d’exceptions, et surtout pas l’univers à première vue austère et martial des redoutables samouraï.

Si parler de constante serait exagéré, on observe que les amours viriles, à tout le moins les fraternités souvent exaltées par une relation amoureuse, sont fréquentes à travers l’histoire au sein des sociétés militaires. Qu’il suffise d’évoquer ici la gloire du Bataillon sacré thébain et les érastes spartiates, la bisexualité de Richard, roi d’Angleterre au « Cœur de Lion » 1 ou bien la célèbre formule prêtée à Winston Churchill, pourtant premier lord de l’Amirauté, à propos de la Royal Navy…2 On serait presque tenté d’y voir une affaire des plus naturelles, n’était l’ombre que les grands monothéismes, qui ont supplanté partout les anciens paganismes, ont jeté sur cette relation désormais marquée du sceau de « l’abomination ».

Ces élans amoureux entre hommes ont exercé une influence discrète quoique décisive sur l’histoire du Japon, par l’entremise de multiples grands personnages, parmi lesquels figurent bien des guerriers. Minamoto no Yoritomo, Takauji Ashikaga, Ieyasu Tokugawa et bon nombre de leurs éminents successeurs: de nombreux indices pointent les liaisons qu’auraient entretenues les shôgun des dynasties successives avec leurs chôshin, « vassaux bien-aimés », lorsque des documents n’en attestent pas clairement la véracité, comme pour le cas de Shingen Takeda3. Si l’amour mâle semble tomber en désuétude avec la fin des samouraï sous la restauration Meiji, Yukio Mishima lui redonne vie un siècle plus tard en tentant de réhabiliter cette figure guerrière et ses coutumes perdues, dont celles du Wakashudô, la « Voie des éphèbes ».

Rendez-vous entre un homme et un adolescent. Miyagawa Isshō, vers 1750

Rendez-vous entre un homme et un adolescent.
Miyagawa Isshō, vers 1750

Ce commerce jugé par eux contre-nature, les premiers missionnaires jésuites qui parcourent l’archipel dès le milieu du XVIe siècle le déplorent partout, et lorsqu’ils s’avisent d’en faire reproche aux dignitaires du clergé bouddhique comme aux seigneurs de guerre, leur sermon est accueilli au mieux le sourire aux lèvres, au pire avec une froideur n’invitant pas à pousser l’audace. Il faut dire que ce que découvrent avec horreur François Xavier et ses coreligionnaires en cette chaotique époque Sengoku n’est que le résultat d’une longue tradition remontant aux premiers temps du bouddhisme au Japon, voire au-delà, à en croire Iwata Junichi, qui fût l’un des précurseurs de la recherche historique en la matière à l’orée du siècle dernier.

Retour aux sources de l’homosexualité japonaise

Au confluent de sciences sociales alors balbutiantes, l’œuvre de Junichi éclaire un pan particulièrement méconnu de l’histoire et de la culture japonaises, dont ce pionnier remonte le fil des origines jusqu’à la légendaire impératrice Jingu4. Le Nihon Shoki, l’un des plus anciens textes nippons, rapportent que sous son règne au IIIe siècle de notre ère, deux prêtres furent maudits pour avoir commis le péché d’azunai, terme mystérieux et controversé, dans lequel Junichi distingue la première mention d’une relation de nature homosexuelle.

C’est néanmoins au célèbre moine Kukai, père fondateur de la prestigieuse école Shingon de retour d’un séjour à la cour des Tang qui lui ouvre les arcanes du bouddhisme ésotérique en 804, que le folklore populaire attribue l’introduction de la pédérastie dans l’archipel. Vraisemblablement apocryphe et conçue pour conférer une légitimité à une pratique qui s’était généralisée ultérieurement, l’anecdote souligne cependant l’estime dans laquelle le clergé tient cet usage en lui prêtant une ascendance chinoise, synonyme de raffinement et d’érudition. Abbés et prélats s’entourent de moinillons ou acolytes parfois très jeunes, les chigô, dont l’éducation supposée religieuse consiste tout autant à satisfaire les moindres désirs de leurs précepteurs.

Nul n’y voit rien à redire, bien au contraire, puisque cette forme de pédérastie, d’abord cantonnée aux congrégations où les moines s’attirent bien vite une réputation sulfureuse de fornicateurs insatiables, se diffuse ensuite dans d’autres couches de la haute société, en particulier celle des samouraï, qui s’emparent au tournant des XIIe et XIIIe siècles d’une bonne part des leviers du pouvoir. Durant des siècles, les maisons guerrières s’empresseront d’ailleurs de laisser leurs héritiers aux bons soins des prêtres afin que ceux-ci les instruisent en tous les domaines. L’avènement de la caste militaire produit néanmoins un changement significatif dans la conception de la relation homosexuelle, bientôt érigée au rang de « voie » à part entière, au même titre que celle de l’arc ou du sabre.

Du compagnon d’armes et de couche en campagne…

Le phénomène ne s’explique-t-il que du point de vue situationnel, le penchant homosexuel n’étant ainsi dicté que par l’absence, à tout le moins la carence de représentants du « sexe faible » au sein des environnement militaires et monacaux teintés de misogynie? Pas seulement, comme le relève Gary Leupp, auteur d’un essai remarquablement documenté sur la question5. L’historien américain, professeur à l’université de Boston, rappelle que si les civilisations du Livre condamnent sans appel la sodomie, acte bestial entre tous, il n’en va pas de même pour toutes les cultures. Après les Grecs, les Japonais d’autrefois considéraient la pédérastie comme une manière très noble d’éduquer le garçon aux arts virils. Loin de craindre que le futur guerrier n’en vienne à s’affubler d’un caractère efféminé, ils espéraient à l’inverse que la relation sexuelle participerait de la transmission des vertus martiales, à l’instar de certaines peuplades chez lesquelles la pénétration par un homme mûr fait office de rite initiatique.

Le père Francisco Cabral, légat de la Compagnie de Jésus, affirme avec horreur que « des hommes de rang confient leurs fils aux bonzes afin que ceux-ci leur apprennent cette infamie […] et qu’ils servent leur appétits lubriques »6. Les chroniques regorgent par ailleurs de nanshokû, liaison entre un « frère aîné » et son wakashû, jeune partenaire dont le rôle sexuel invariablement passif n’est en rien synonyme de dévirilisation, loin s’en faut! L’un des protagonistes du Denbu monogatari, le « Conte d’un Rustre » qu’un auteur anonyme publie au début de la période Edo, ne s’y trompe pas lorsqu’il affirme avec aplomb que « la plupart de ceux qui fondent sur le champ de bataille, repoussant l’ennemi et accompagnant leur maître jusqu’au dernier souffle, sont les favoris du seigneur »7.

Gohatto (御法度), Tabou en français, film japonais réalisé par Nagisa Oshima

Gohatto (御法度), Tabou en français, film japonais réalisé par Nagisa Oshima

Le féodalisme, en particulier sa version nippone idéalisant le suzerain et appelant au sacrifice ultime à son service, aurait également pu jouer un rôle dans le développement du Wakashudô, vocable fréquemment contracté en Shudô. Le fameux Hagakure, ouvrage devenu emblématique de la formalisation du Bushidô, loue la beauté des deux « voies » que l’essayiste considère comme intimement liées. Il encourage cependant ceux qui se prêtent « serment de fraternité » à demeurer fidèles l’un à l’autre, même si la relation n’est consommée qu’au terme de longues années à l’issue desquelles l’adolescent entrera dans l’âge adulte lors de la cérémonie du genpuku. Ce rituel étant susceptible d’intervenir à tout instant à compter de treize ans, on observe que le wakashû, figure martiale, n’a plus grand-chose en commun avec le chigô, mignon soumis des monastères. Le code du guerrier ne tolère d’ailleurs aucune complaisance, et enjoint le sujet d’avances quelque peu cavalières à couper court à toute ambiguïté, voire à abattre le prétendant sans autre forme de procès s’il s’avise de recourir à la force. Rien d’étonnant à ce que les querelles amoureuses, rixes et vendettas relatives à des amours homosexuelles constituent la première cause de violence et trouble à l’ordre public à l’aube de la période Edo!

… au fantasme sexuel hybride, objet du désir citadin

Le commencement du XVIIe siècle est marqué par de profonds changements, qui affectent la société tout entière. Le retour à la paix civile et l’obligation faite aux samouraï de demeurer auprès de leur seigneur produisent une explosion démographique des centres urbains, à commencer par la ville devenue capitale de facto: Edo, qui voit sa population décupler en quelques décennies, pour friser bientôt le million d’habitants. Cette croissance s’effectue au prix d’un exode rural massif qui place pour la première fois des centaines de milliers de paysans migrants au contact quotidien des membres de la classe dominante, au sein d’un environnement où les femmes sont en nette infériorité numérique, même si la disproportion aura tendance à s’atténuer au fil des temps.

Dès les prémices de la période Edo, le théâtre se démocratise, tandis que la prostitution explose. Les deux univers sont inextricablement liés, et en dépit des efforts du nouveau gouvernement shogunal pour bannir de la scène la gent féminine afin de lutter contre le commerce sexuel, marchands et citadins parvenus s’empressent de singer les usages des samouraï en s’adonnant avec passion au nanshokû. Désormais largement marchandisée, la pratique est cependant dénaturée, au grand dam des puristes, et implique trop souvent enfants ou adolescents vendus par des parents tentant de survivre dans une misère abjecte. Le kabuki et ses comédiens en vogue, qui monnayent leurs faveurs en coulisses, suscitent toutefois un immense engouement populaire, voire des scènes d’hystérie collective.

Bravant la prohibition d’arborer le toupet de cheveux qui caractérise le jeune homme encore mineur, les onnagata – acteurs travestis – dissimulent leur front dorénavant rasé sous une calotte mauve que l’on considère alors comme le comble de l’érotisme. Des guerriers transis se ruinent, allant jusqu’à vendre leurs armes distinctives. D’autres se mutilent, se scarifient, se donnent la mort de désespoir amoureux ! Le bakufu légifère en vain. Rien n’y fait. Les édits d’interdiction promulgués à l’encontre des samouraï sont mollement appliqués, d’autant que le shogun en titre n’est pas toujours le dernier à s’adonner aux plaisirs de l’amour mâle.

Manga basé sur "Le grand Miroir de l’Amour mâle"

Manga basé sur « Le grand Miroir de l’Amour mâle »

C’est le temps des shunga, ces « images du printemps », estampes érotiques aux verges glorieuses. Dans son Nanshoku Okagami, « Le grand Miroir de l’Amour mâle », le poète Saikaku Ihara se fait le témoin facétieux d’une époque d’extraordinaire liberté sexuelle. Devenus citadins épiés et salariés appauvris, les guerriers ont recours aux nouveaux « travailleurs du sexe » dont les prestations, nettement moins dispendieuses que l’emploi d’un favori domestique à demeure, offrent du reste une garantie de discrétion. Les valeurs martiales se perdent et la mode revient à l’androgynie, à telle enseigne que le médecin Sugita Genpaku se plaint que « huit sur dix des serviteurs du shôgun ressemblent à des femmes et pensent comme des marchands »8.

Voici qui explique la tolérance, voire la bienveillance, dont le pouvoir fait montre à l’égard de ces écarts de conduite, tant que ceux-ci détournent les samouraï d’éventuelles velléités séditieuses, et aussi longtemps que la morale néoconfucéenne ne s’en trouve pas offensée9. Le nenja, partenaire le plus âgé, joue ainsi invariablement le rôle actif, même lorsque son amant occupe une position sociale plus élevée. La Voie des éphèbes s’avilit en commerce lucratif et généralisé dont l’apogée, atteint durant l’ère Genroku (1688-1704), décline ensuite progressivement jusqu’à l’orée du XIXe siècle10.

Un nouvel ordre moral

Plusieurs auteurs se sont intéressés à ce déclin, s’efforçant d’en fournir une explication plausible. Il semble qu’outre le retour à l’équilibre entre les populations urbaines des deux sexes et la décadence des valeurs guerrières, l’introduction de l’idée de modernité ait joué un rôle fondamental. Concomitante à l’ouverture du Japon lors de la restauration Meiji et sous la pression des grandes puissances occidentales, la volonté montrée par le nouveau régime d’intégrer un ordre moral fondé sur des valeurs judéo-chrétiennes et perçu alors comme supérieur au plan civilisationnel, a pesé bien davantage que la stricte influence du christianisme, traditionnellement très marginal dans l’archipel. Adoptant le discours dominant médico-légal, les élites insulaires soudain pétries de honte n’ont plus de mots assez durs pour conspuer l’infâme pratique, et se piquent bientôt de criminaliser l’homosexualité en s’inspirant du code pénal allemand. On observe simultanément un glissement sémantique du nanshokû – vocable érotique à dimension presque poétique – au terme de dôseiai, qui décrit la relation homosexuelle de manière clinique.

Est-ce à dire que l’auguste Wakashudô, autrefois si prisé, s’évanouit brusquement sans laisser de traces? Que non, en particulier dans l’institution militaire noyautée par les fils de guerriers, comme en témoigne un correspondant européen qui écrit: « Nous pouvons dire qu’en fait, dans la liaison homosexuelle aussi, le vieil esprit samouraï a trouvé une expression exultante sur le front de Mandchourie11 ». Les étudiants tokyoïtes ne sont pas en reste. En effet, de nombreux articles étalent dans la presse l’inclination coupable des jeunes gens fréquentant les quartiers universitaires. Il faut attendre les premières décennies du siècle dernier pour voir le nanshokû s’effacer des écrits et représentations au profit d’une conception hétérosexuelle normative.

Shunga - Image de propagande de la guerre russo-japonaise

Shunga – Image de propagande de la guerre russo-japonaise

L’orientation bisexuelle, voire la sexualité évolutive au fil de l’âge, avait jusqu’alors largement prévalu chez les représentants de la couche sociale supérieure des samouraï, abolie au cours des années 1870. L’homosexualité masculine exclusive s’était toujours limitée à une très faible minorité, à l’inverse de la bisexualité incarnée par la classe militaire, qui finit par s’aligner sur les codes bourgeois importés et perçus comme autant de gages de modernité. Pourtant, ainsi que le rappelle le professeur Gérard Siary, « ni l’hétérosexualité ni l’homosexualité n’existent dans les esprits japonais du XVIIe siècle. […] Il y a: le sexe masculin ou féminin, distingué par l’anatomie; le genre masculin ou féminin, qui englobe une série de comportements et d’attentes issus d’une construction historique et culturelle, de sorte que la même personne peut endosser le genre féminin tout en ayant une physiologie masculine, ou l’inverse 12 ». En ces temps de débats houleux sur l’épineuse question du genre, et à l’heure où d’aucuns pronostiquent un retour en grâce du Wakashudô, il y a là sans doute matière à une réflexion à laquelle la société contemporaine nippone, supposée plus gay-friendly que d’autres, n’échappera pas non plus.

 

Pour en savoir plus sur les samouraï:

Samouraïs: 10 destins incroyables, par Julien Peltier

Hana wa sakuragi, hito wa bushi. « D’entre toutes les fleurs, la fleur du cerisier; d’entre tous les hommes, le guerrier. »

Le poème japonais qui ouvre ce livre donne le ton: vous pénétrez dans la légende des samouraïs, dont les vies ont été émaillées de hauts faits d’armes et de destins tragiques.

Un récit historique palpitant, fourmillant d’anecdotes et de rebondissements, et bien évidemment tous authentiques au regard de l’Histoire.

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1 L’orientation sexuelle de Richard Ier d’Angleterre, dit « Cœur de Lion », a été mise en lumière par de nombreux historiens, tout récemment encore par Jean Verdon, qui relève d’ailleurs que le cas n’avait rien d’isolé, loin s’en faut. In Le Moyen Âge, Ombres et Lumières, Perrin Tempus, 2005.

2 Selon lui, la marine anglaise devait sa valeur militaire à trois usages: le rhum, la sodomie et le fouet.

3 Un « contrat de fraternité » rédigé par le daimyo des Takeda afin d’apaiser les jalousies de son amant et lieutenant Kôsaka Masanobu est en effet conservé aux archives de l’Université de Tokyo. Leur relation, bien que non exclusive, se serait poursuivie jusqu’à la mort du seigneur de guerre.

4 De l’avis presque unanime de la communauté des historiens, le personnage est très probablement mythique.

5 Male Colors, the Construction of Homosexuality in Tokugawa Japan, Gary P. Leupp, University of California Press, 1995.

6 The Gay of the Samurai, Tofugu, 2015.

7 Leupp, Male Colors p. 214, op. cit. Traduction de l’auteur.

8 Le Grand Miroir de l’Amour mâle, Ihara Saikaku, préface de Gérard Siary, éditions Philippe Picquier, 1999.

9 Le néoconfucianisme, d’inspiration chinoise et qui prône un strict respect d’une hiérarchie sociale présentée comme idéale, forme la pensée dominante durant toute la période Edo.

10 Exception notoire, le pieux et fantasque Tsunayoshi, cinquième shôgun de la dynastie Tokugawa, aimait à s’entourer de nombreux wakashû, jusqu’à une centaine, et jouer le rôle « passif » dans la relation. Cf. The Origins and Role of Same-Sex Relations in Human Societies, James Neill, Mc Farland & Co, 2011.

11 The Love of the Samurai, Watanabe Tsuneo et Iwata Junichi, Gay Men Press, 1987, p. 122.

12 Ihara, Le Grand Miroir, p. 8, op. cit.

Julien Peltier

Julien est un spécialiste des samouraï, déjà auteur de plusieurs ouvrages et articles consacré aux célèbres guerriers japonais.
Il anime également des conférences consacrées aux grands conflits émaillant l’histoire de l’archipel.

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