Août 1945: L’URSS porte le coup de grâce au Japon (2/2)

L’offensive soviétique

Le 9 août 1945, à quatre heures du matin, l’Armée rouge déclenche son offensive. Les services de renseignements soviétiques ont percé les intentions japonaises et les opérations ont été adaptées en conséquence. L’offensive générale suit trois axes, chacun ayant une fonction très précise. Un assaut dans le sens est-ouest part de la province maritime entre Khabarovsk et Vladivostok. Simultanément, les forces soviétiques passent le fleuve Amour et dévalent en direction du sud.

Mais ces deux fronts ne sont pas conçus pour porter le coup fatal: ils sont des manœuvres de diversion pour morceler, fixer et tromper l’armée du Kwantung. Le cœur de l’offensive soviétique part de Mongolie extérieure où, par un mouvement en tenaille à travers la steppe, les Soviétiques entendent maximaliser l’expérience de l’arme blindée qu’ils ont acquise face aux Allemands.

L’armement de ces trois fronts répond exactement au rôle qui leur est assigné. Les fronts de l’est et du nord concentrent une importante artillerie lourde et de l’infanterie d’assaut afin de faire sauter les bunkers de la frontière tandis que les corps d’armée à l’ouest, dont la mission est de réaliser la percée décisive, sont essentiellement des régiments blindées dont la célèbre division d’élite de la Garde.

Bien informés sur les faiblesses en moyens antichars de l’armée du Kwantung grâce aux émigrés russes installés en Mandchourie et aux déserteurs coréens ou d’origine chinoise de l’armée du Kwantung, les Soviétiques se privent volontairement de leurs T-34, mieux armés mais trop lourds pour les marais qui bordent la Mongolie, au profit de chars légers d’un modèle plus ancien mais beaucoup plus rapide. La clé du succès dans le plan soviétique est la vitesse.

L’île de Sakhaline, dont la moitié sud est japonaise depuis la guerre russo-japonaise n’est pas oubliée. Le 11 août, les Soviétiques percent la ligne de blockhaus qui marquent le 50ème parallèle délimitant les deux pays. Le même jour, des débarquements ont lieu au nord de la côte est de la Corée.

Carte des attaques soviétiques en Mandchourie

Carte des attaques soviétiques en Mandchourie

L’Armée rouge a recours à l’ensemble des tactiques qui lui ont assuré d’écraser la Wehrmacht: phénoménales barrages d’artillerie, bombardements aériens incessants sur les arrières, mouvements tournants de concentrations de chars. Néanmoins dans l’est, les Soviétiques innovent en employant des flottilles de monitors et de barges qui remplacent les chars et l’artillerie handicapés par les marécages gonflés par les pluies de l’été et l’absence de routes carrossables. Ces péniches lourdement armées remontent la rivière Sungari (un affluent du fleuve Amour qui traverse de haut en bas la Mandchourie) et soutiennent de leurs pièces de 150 millimètres les débarquements qui prennent à revers les points d’appuis japonais. Ces opérations appuyées par une aviation omniprésente restent dans les annales comme un exemple rare de guerre fluviale menée à la fois sur l’eau, la terre et dans le ciel.

Le pari du commandement japonais de bloquer ou au moins de retarder l’Armée rouge échoue. Constamment débordée, l’armée du Kwantung est incapable de se regrouper. L’infanterie japonaise fait cependant montre d’un fanatisme qui choque les vétérans les mieux endurcis par les durs combats en Europe. Jamais les Allemands n’ont fait preuve d’une telle détermination. Pour pallier au manque d’armes antichars, les soldats japonais se jettent en masse sous les chenilles des blindés en serrant une mine ou avec une charge de dynamite contre leurs poitrines. Les contre-attaques sont conduites comme dans le Pacifique sous la forme de charges banzaï à la baïonnette que le feu soviétique hache impitoyablement(1). Ces sacrifices sont vains. Malgré cette résistance suicidaire, l’armée du Kwantung s’effondre.

L’armée du Kwantung paye le prix d’une conception de la guerre obsolète. Les Japonais n’ont pas compris le rôle que les blindés ont joué pendant la Bataille de Khalkhin Gol – incident de Nomonhan pour les Japonais – contre les Soviétiques six ans plus tôt. En revanche, cette suite d’affrontements limités et étalés de mai à juillet 1939 a servi de terrain de manœuvres au futur maréchal Gueorgui Joukov. C’est dans ce coin infesté de moustiques entre la Mongolie extérieure et le Mandchoukouo que les Soviétiques affinent les principes de l’interaction entre artillerie, blindés et infanterie d’assaut qu’ils vont opposer avec succès aux Allemands et qu’ils portent à leur sommet contre les Japonais en août 1945.

Infanterie soviétique derrière un char BT-7 à la bataille de Khalkhin Gol en 1939

Infanterie soviétique derrière un char BT-7 à la bataille de Khalkhin Gol en 1939

Le soulagement américain

Pas plus que les Américains n’avaient informé en avance les Soviétiques du détail des bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki, Staline a tenu secrète la date du déclenchement de son offensive contre le Japon. A la nouvelle de l’invasion de la Mandchourie, les Américains poussent un ouf! de soulagement. Le vice-amiral John H. Cassady – le commandant en second des opérations navales – donne à chaud la mesure du sentiment américain. Le blocus du Japon est imparfait à cause de la Mer du Japon, «nous ne disposons d’aucune base dans cette région et même si la Marine impériale est détruite, faire entrer nos navires dans cette mer confinée est une manœuvre risquée. Il est évident que la nouvelle (de l’entrée en guerre de l’URSS NDLA) résout ce problème. Maintenant le Japon a sur son flanc nord-ouest non seulement une des plus grandes armées du monde mais ces territoires permettent de monter de puissantes attaques aériennes contre ses installations industrielles et militaires… Nous pouvons maintenant préparer l’invasion du Japon avec d’avantage de confiance. Cela ne signifie pas que la guerre a été gagnée. Mais notre mission a été allégée et nous avons toutes les raisons pour croire que la durée a été considérablement écourtée.»(2)

The New York Times juge que le Japon est désormais dans une situation encore plus calamiteuse que l’Allemagne après l’échec de sa dernière tentative de contre-attaque dans les Ardennes. Le lendemain, le même journal précise son analyse: «L’espoir que le Japon gardait de diviser les Alliés, de repousser l’assaut final contre lui en le faisant payer chèrement aux Alliés par des attaques suicides, est maintenant caduque. Son empire volé est coupé en deux par les forces anglo-américaines en mer et chinoises sur terre, avec ses îles soumises à un blocus et à des raids aériens dévastateurs, le Japon doit faire face maintenant à un assaut direct sur sa dernière position et par bien des aspects la plus solide – la Manchourie. C’est là où le Japon a regroupé ses industries de guerre et où est basée les forces les plus puissantes qui lui restent – l’armée du Kwantung… Comme l’Allemagne, le Japon doit maintenant mener une guerre sur deux fronts qu’il est encore moins capable de conduire que son ancien allié.»

Le général Douglas MacArthur voit lui-aussi clairement l’avantage militaire de l’intervention soviétique. Il diffuse le jour de l’entrée en guerre de l’URSS le communiqué suivant: «Je suis ravi de l’entrée en guerre de l’URSS contre le Japon. Elle rend possible un grand mouvement de pince qui ne pourra échouer à détruire l’ennemi. En Europe, la Russie était le front-est, les Alliés étaient à l’ouest. Maintenant, nous sommes l’est et la Russie est l’ouest mais le résultat sera le même.»(3)

Général Douglas MacArthur

Général Douglas MacArthur

Les Soviétiques libèrent les Américains de la hantise de voir l’armée du Kwantung transférée de Mandchourie et se retrancher au Japon. C’est donc sur le moment, plus que l’effet des deux bombardements atomiques encore mal estimé, l’impact de l’entrée en guerre des Soviétiques qui marque les stratèges américains.

Hirohito est réincarné en pacifiste

Les réactions à l’intérieur du Palais impérial à la destruction d’Hiroshima, puis au déferlement soviétique et au bombardement de Nagasaki restent mal-connues. Les participants aux délibérations ont gardé le secret ou n’ont livré que des informations parcellaires et favorables à l’empereur. Ces trois événements qui s’enchainent dans un laps de temps très court donnent à l’entourage d’Hirohito de solides arguments pour imposer aux militaires de déposer les armes. Pour sauver le trône, il faut réinventer son occupant. De chef de guerre belliqueux et indifférent au sort de ses sujets, Hirohito est transformé, pendant ces quelques journées décisives, en pacifiste bienveillant prisonnier d’une coterie d’extrémistes(4). Après avoir hésité un jour à sauter le pas, Hirohito ordonne à Koichi Kido, le gardien du sceau impérial et son conseiller le plus proche, de rédiger le rescrit mettant fin à la guerre.

Afin d’éviter toute allusion pouvant d’une manière ou d’une autre incriminer l’empereur et le rendre responsable de la guerre et de la défaite, les deux érudits chargés de rédiger le texte peinent pendant trois jours avant de rendre une copie d’un style archaïque plein de circonvolutions alambiquées à peine compréhensibles. Le texte final est soumis à Hirohito dans la nuit du 14 août 1945 qui le lit le lendemain à midi sur les ondes.

Hirohito lit le rescrit impérial sur la cessation de la guerre

Hirohito lit le rescrit impérial sur la cessation de la guerre

La défaite de l’Allemagne et l’entrée en guerre de l’URSS sont évoquées par cette phrase sibylline: «La tendance générale dans le monde s’est retournée contre (nos NDLA) intérêts.» L’allusion à la bombe atomique est en revanche plus explicite: la colossale puissance dévastatrice de l’atome frappe les esprits et c’est pour «sauver la civilisation humaine… d’une totale extinction» que le Japon capitule – même si ce mot, et celui de reddition, ne sont jamais prononcés.

Avant même la fin des hostilités, l’Histoire de la Deuxième guerre mondiale est donc en train d’être réécrite. Dans les semaines qui suivent la capitulation, le rôle joué par l’URSS dans la défaite du Japon est reconnu. Le prince Naruhiko Higashikuni, nommé premier ministre le 16 août 1945, admet dans son premier discours devant parlement le 5 septembre 1945 que la déclaration de guerre de l’URSS a mis le Japon dans «la pire situation possible.» Mais en même temps, le chef du gouvernement de transition reprend le mythe présentant la bombe atomique comme unique cause de la défaite japonaise. C’est pour sauver le Japon et sa population de ces terribles bombes qu’Hirohito a fait déposer les armes «dans l’intérêt de la paix et de l’humanité.»(5)

Au fil des années, cette narration va se développer. L’invasion de la Mandchourie en 1931, puis de la Chine en 1937 et la campagne de Mandchourie en 1945 – pourtant étapes déterminantes dans la Seconde guerre mondiale en Asie – passent à la trappe. Ce n’est pas non plus à cause d’erreurs stratégiques que le Japon a perdu la guerre, mais en raison de l’emploi par les Américains d’armes inhumaines.

Le réflexe naturel des historiens à se focaliser sur la partie de l’Histoire qui concerne leur pays enracine ce récit aux Etats-Unis. Mais l’oubli du rôle de l’URSS relève également de motivations plus politiques. Alors que la Guerre froide n’a pas encore commencé, au début septembre 1945, les Américains évincent les Soviétiques de l’occupation du Japon qui devient une affaire exclusivement américaine – si on fait abstraction de la présence d’un petit contingent australien basé à Hiroshima et qui n’a toutefois aucun rôle politique. Reconnaître les mérites de l’Armée rouge reviendrait à concéder une place à l’URSS dans la réorganisation de la société japonaise.

La guerre froide s’installe en Asie et, plus tôt qu’en Europe, dégénère en confrontation militaire, en Chine avec la guerre civile que gagne Mao Zedong (1949), puis en Corée (juin 1950). Mettre l’accent sur les bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki et blanchir Hirohito sont indispensables pour faire du Japon le pilier asiatique du système de défense américain.

Lecture (chaudement) recommandée:

Port Arthur

Si le nom de Port-Arthur reste gravé dans les mémoires, le siège par les Japonais de cette base navale russe entre mai 1904 et janvier 1905 est oublié. Basé exclusivement sur des témoignages de première main, ce livre fait revivre la plus célèbre bataille de la guerre russo-japonaise.

Première grande bataille du XXe siècle, le siège de Port-Arthur donne un avant-goût de ce qu’endure l’infanterie dans la guerre de matériel.

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(1) : Voir Sabine Breillard. Harbin and Manchuria: Space, and Idendity, Duke University Press, Durham N.C., 2000.
(2) : The New York Time, 9 août 1945.
(3) : William Manchester, American Caesar, Douglas MacArthur 1880-1964, Little, Brown and Company, Boston Toronto, 1977, p 438-439.
(4) : Voir Herbert P. Bix, Hirohito and The Making of Modern Japan, Perennial, New York, 2001.
(5) : The New York Time, 6 septembre 1945.

Bruno Birolli

Auteur de « Ishiwara, l’homme qui déclencha la guerre » (Armand Colin/ARTE éditions) ; de « Port-Arthur , 8 février 1904- 5 janvier 1905 » (Economica), du chapitre « Tempête d’automne » dans « Les mythes de la deuxième guerre mondiale » (Perrin).

Bruno publiera en janvier 2017 un roman "Le music-hall des espions" qui sera le premier tome d'une série intitulée "La suite de Shanghaï".

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