Armée, politique et société au Japon – 1928~1946 – (3/5)

Succès et frustrations du pouvoir militaire – 1936~1941

 

L’armée s’approche du pouvoir

L’échec du coup de février n’allait cependant pas marquer un coup d’arrêt à la marche des militaires vers le pouvoir. Plus que les fins – l’attrait du dirigisme, la haine des partis et la mystique nationalo-impériale -, ce sont les moyens utilisés qui allaient changer: un « entrisme » dans les institutions existantes, et plus d’assassinat. Il n’en était au fond plus besoin pour que l’armée impose ses vues, puisqu’elle n’allait plus faire qu’un avec le coeur du système politique. Le fait que le mouvement soit désormais mené par des officiers supérieurs, tel le général Tôjô Hideki, permit le ralliement de nombre de grands nobles (tels Konoe ou Kido, proches de l’empereur) qui rêvaient surtout de revenir à leur profit à un pouvoir oligarchique modernisé.

L’interventionnisme des militaires n’allait pas tarder à se faire jour. Dès 1936, le principe de l’accord des deux ministères des forces armées à des officiers d’active était formellement entériné – ce qui revenait à faire dépendre leurs titulaires du bon vouloir de leurs états-majors respectifs. Le cabinet Hirota Kôki, formé à la suite du coup de février, était constitué après consultation de ces derniers: désormais toute désignation de ministre serait soumise à leur droit de veto informel. Le nouveau ministre des finances, Baba Eiichi, fera exploser les budgets militaires et, rompant avec les principes de Takahashi, se soumettra explicitement au plan de Cinq Ans concocté par les militaires, destiné à faire entrer le Japon dans l’économie de guerre avant même l’irruption d’un conflit. C’est l’armée qui fait et défait les ministères, utilisant si besoin est l’arme absolue de la démission de « ses » ministres, et le refus subséquent de laisser un autre officier occuper leurs postes. Des civils occupent cependant le poste de Premier ministre jusqu’en octobre 1941. Mais la Diète, qui subsiste sans discontinuer jusqu’à l’arrivée des Américains, est réduite au rôle de chambre d’enregistrement.

L’emprise militaire se développe aussi dans la société. L’association des anciens combattants (ouverte à tout ancien conscrit), dépendante de l’état-major, accentue sa présence jusque dans le village le plus reculé; elle se charge de transformer les mobilisations en fêtes, d’entretenir le culte des « héros » tombés au combat, et d’entretenir la pression sur d’éventuels récalcitrants. C’est à partir de cette forte base sociale qu’en 1937, après l’éclatement de la guerre de Chine, un Mouvement pour la Mobilisation du Moral du Peuple est constitué, explicitement pour soutenir l’effort de guerre, mais aussi pour achever de marginaliser les partis. Le faible succès du mouvement amène le Premier ministre Konoe Fumimaro à lancer dès 1938 le projet d’une fusion des partis, au service de la politique impérialiste. L’idée est faite pour plaire à tout le monde: aux militaires et à leurs proches de l’extrême-droite, cela évoque le parti unique à la Hitler ou à la Mussolini, ou peut-être le Mouvement National piloté par l’armée espagnole; aux politiciens traditionnels aux abois, elle fait miroiter une possible survie, puisqu’on ne les exclut pas, et que Konoe promet de ne pas institutionnaliser le principe du parti unique. C’est seulement en 1940, lors de son retour au pouvoir, que l’Association Nationale pour le Soutien au Trône (ANST) sera finalement formée; la quasi-totalité des députés y adhérera, et il faudra en 1942 son label pour pouvoir se présenter aux élections.

Les limites du pouvoir militaire

Plus personne n’ose donc s’opposer à l’armée. Et cependant celle-ci est amenée à en rabattre sur ses grandes ambitions. La cause première en est le déclenchement puis le piétinement de la guerre de Chine. Celle-ci éclata en juillet 1937 sans que le Japon ait prévu que ses empiètements répétés finiraient par aboutir à une vraie mobilisation nationale en Chine. C’est à cette période qu’a lieu le massacre de Nankin. Et surtout, une fois d’importants succès initiaux acquis, il se trouvait dès la mi-38 à cours de stratégie pour surmonter la résistance chinoise. Un million de combattants devaient être affectés au front continental, et les énormes dépenses de ce conflit sans issue allaient empêcher la réalisation des grandioses plans d’équipement, qui devaient commencer par la mise en place d’une sidérurgie et d’une industrie de la machine-outil véritablement à la hauteur des besoins d’une guerre contre de grandes puissances. Les pénuries retentissent sur la toujours problématique entente entre armée et marine, que ne réunit aucun état-major commun: chacune accuse l’autre de la priver d’armements indispensables.

L’armée et ses hommes-liges tentent sans succès de sortir de cette impasse: en 1937, puis en 1940, ils cherchent à imposer une économie dirigée et entièrement planifiée. Mais le manque de compétences gestionnaires et les conflits entre services créent de graves goulots d’étranglement (la production industrielle baisse légèrement en 1940), et l’on doit alors appeler à l’aide les grandes sociétés (zaibatsu), qui en profitent pour récupérer une dose d’autonomie. Les dirigeants politiques en profitent pour faire valoir leur rôle de médiateurs ou, comme Konoe, jouent alternativement de l’alliance avec l’un ou l’autre clan. Cela participe aussi du long « retard à l’allumage » de l’Association Nationale pour le Soutien au Trône (ANST).

Jean-Louis Margolin

Maître de conférences en histoire, Université Aix-Marseille
Institut de Recherches Asiatiques (IrASIA, UMR 7306), Marseille

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *