Armée, politique et société au Japon – 1928~1946 – (5/5)

Une société débarrassée de son armée – Août 1945~1946

La capitulation ne se passa pas tout à fait sans mal: quelques unités de la garde impériale ou de kamikazes tentèrent de s’y opposer. Mais quelques jours et un bon millier de suicides plus tard, tout se mettait à aller très vite. Avant même l’arrivée des Américains (28 août), l’armée était démobilisée, ses stocks dispersés, et souvent volés. Et l’occupant, si redouté, se révélait plutôt de meilleures moeurs que la soldatesque japonaise, pour ne pas parler de la Kempeitai. Du coup le discours militariste perdait rétrospectivement toute crédibilité aux yeux du plus grand nombre. Les premiers sondages d’opinion d’après août montrent d’impressionnantes majorités bien décidées à tourner la page, et rejetant sur les chefs militaires la responsabilité de la catastrophe (ce qui constituait aussi un moyen commode de s’auto-exonérer !). Les militants de gauche et des syndicats sortis de prison ou revenus d’exil contribuent à accélérer ce retournement radical.

Il correspond bien entendu à la politique américaine, mais celle-ci a plutôt accompagné qu’elle n’a suscité le rejet du militarisme et, avec lui, de l’armée. L’arrestation de ses principaux dirigeants non suicidés, la très large épuration (200.000 personnes), décidées par l’occupant, contribuent cependant à empêcher toute possibilité de réaction des forces d’ancien régime. Les partis, reconstitués, dirigés par nombre de victimes de celles-ci, accueillent ainsi avec faveur la nouvelle constitution élaborée avec les Américains, dont l’article 9 retire au Japon non seulement la possibilité ‘entretenir une armée, mais même le droit de faire la guerre. La patrie du général Tôjô – principal accusé du procès de Tokyo – devenait le pays le plus pacifiste au monde.

Conclusion

En fait le Japon n’en avait pas vraiment fini avec ses militaires. D’abord, il restait à organiser le retour au pays des quelque trois millions de soldats encore stationnés à l’étranger: les derniers « soldats perdus » de Nouvelle-Guinée ne ressurgiraient qu’en 1955! Des centaines de milliers de prisonniers, durement traités par les Soviétiques et par les Chinois, ne seraient libérés qu’en 1952-53. Le procès de Tokyo ne répartirait les responsabilités entre les grands chefs qu’en 1948. Puis, avec la guerre froide, les forces armées allaient ressurgir, sous le nom de « forces d’autodéfense ». Périodiquement, on évoque à droite la révision de l’article 9, au nom de la « normalisation » du statut international du Japon. Cependant la conscription ne sera pas rétablie, et les officiers respecteront désormais sans barguigner le principe de neutralité politique. Les vieux démons paraissent bien enfouis.

Jean-Louis Margolin

Maître de conférences en histoire, Université Aix-Marseille
Institut de Recherches Asiatiques (IrASIA, UMR 7306), Marseille

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