Masashi Yokoyama, samouraï des temps modernes

Longtemps cantonnée à l’architecture et aux sites naturels, la conservation du patrimoine gagne aujourd’hui ses quartiers de noblesse dans le champ très vaste des métiers et traditions.

Le domaine des arts martiaux est du nombre, un courant planétaire émergeant qui ambitionne de jeter des passerelles entre activité sportive et recherche historique. Le Japon n’est pas en reste, comme en témoigne la formation de nombreuses troupes vouées à la reconstitution.

Rencontre avec Masashi Yokoyama, maître de l’école Mondo et président de l’Armored Samurai Battle Association, qui constitue l’un des fers de lance du mouvement dans l’archipel.

Masashi Yokoyama

Masashi Yokoyama

C’est à l’ombre des gratte-ciel de Honmachi, quartier d’affaires d’Ôsaka, que notre guide nous a donné rendez-vous. Vêtu d’un élégant kimono aux couleurs automnales, les épaules encadrées d’un jinbaori sombre, il entrouvre la porte du restaurant où résonnent déjà les échos joyeux des libations.

Nous nous agenouillons sur les tatamis sous le regard amusé des salarymen en goguette, avant d’entamer une conversation des plus édifiantes. Critique d’art reconnu, promoteur infatigable du pragmatisme dans la pratique martiale, pourfendeur des idées reçues et discours convenus, Masashi Yokoyama est un homme occupé.

À la différence de bon nombre de ses confrères, le soke – « grand maître » – de la Mondo Ryû, une vénérable école dont la genèse remonterait à la fin des guerres civiles, à l’aube de la période Edo, ne se gargarise pas de ces titres ronflants, qu’il ne fera par ailleurs jamais valoir au cours de notre échange.

Quand le maître se fait élève

Ces origines mythifiées, attribuées à un fugitif issu du clan Shimazu et qui aurait fait souche dans la province littorale du Harima au lendemain de la bataille de Sekigahara, M. Yokoyama les interroge, les discute, les dispute. Rien n’est pris pour argent comptant. Il faut sans cesse recouper les sources, comparer les styles afin de valider ou d’infirmer hypothèse et postulat.

Avant d’être mis en pratique sur le terrain, tout préalable est ainsi posé au conditionnel, au risque de bousculer le conservatisme inhérent aux arts martiaux traditionnels. La démarche s’apparente aux travaux exaltants menés à travers l’Europe en faveur d’une renaissance des méthodes de combat oubliées, regroupées sous l’acronyme d’AMHE1. Elle enrichit par ailleurs des compétences résolument ancrées dans le présent, notamment requises par les forces de l’ordre, auxquelles Masashi Yokoyama transmet volontiers son savoir au Japon comme en France.

Et autant dire que cette recherche expérimentale, qui emprunte davantage à l’historien ou à l’archéologue qu’au budoka, a valu à l’intéressé quelques inimitiés. Qu’importe, la réponse ne s’est pas faite attendre, et a revêtu la forme d’un défi.

«Après la Seconde Guerre mondiale, les autorités d’occupation américaines imposèrent de sévères restrictions à la pratique des arts martiaux. Certains ont alors voulu les perpétuer en les dissimulant sous couvert d’éducation physique pour les jeunes. Ils affirmaient que cela n’avait plus rien à voir avec une préparation au combat.

De nos jours, nombreux sont ceux qui pensent toujours de la sorte. Mais si vous n’êtes pas capable de remporter le combat, peu importe que votre technique soit la plus correcte. Il y a une dérive des arts martiaux, qui rend certains d’entre eux aujourd’hui complètement inefficaces, ou du moins en voie de perdre leur valeur au combat.

J’ai donc commencé à dire qu’il nous fallait retourner à l’esprit originel de l’époque des batailles, pour apprendre à combattre. Évidemment, la plupart des maîtres se sont dressés contre moi. Je leur ai dit: si vous pensez que j’ai tort et que vous parvenez à me vaincre, alors c’est vous qui avez raison.

Je leur ai donc offert la possibilité de participer à des affrontements école contre école.»

 

Nous n’en saurons pas davantage sur l’issue de la querelle, mais en à juger par le sourire espiègle qui fend alors le visage de notre interlocuteur, l’affaire est entendue…

Aux portes du “Samurai Kingdom” à Ise

Aux portes du “Samurai Kingdom” à Ise

 

Yokoyama-sensei reprend :

«L’association est un lieu d’étude et d’expérimentation des méthodes de combat héritées de la période Sengoku. L’essence d’un art martial consiste à être efficace dans un temps bref, à l’instant décisif.

Actuellement, de nombreuses disciplines se limitent aux seuls kata, perdant de vue la dimension pratique. Nous devons effectuer un retour aux sources, qui se trouvent être l’âge des «Royaumes combattants».

On ne se forme jamais uniquement par soi-même. Nous mettons toujours nos compétences à l’épreuve en se confrontant à des partenaires.

Du reste, nous considérons la main comme une arme, au même titre que le sabre ou la lance dont ils peuvent être l’extension. Ainsi, vous pouvez apprendre aisément le maniement des armes dès lors que vous maîtrisez les bases de la manipulation du corps.

Des principes identiques s’appliquent en matière de self defense : il n’est pas nécessaire de maîtriser plus de quatre ou cinq techniques. Si vous en connaissez trop, le cerveau va commencer à réfléchir pour savoir laquelle utiliser et ralentir la réponse.

En savoir trop long réduit d’autant le temps consacré à réagir correctement.»

 

 

La discussion revient à cette période Sengoku, que beaucoup considèrent, à l’instar de M. Yokoyama, comme un âge d’or du samouraï, avant une époque Edo plutôt propice à la codification et à la norme. Les arts martiaux auraient-il perdu une part de leur substance, voire de leur âme, en chemin?

«De nombreuses écoles furent établies sous l’ère Edo, durant laquelle elle dévièrent vers un style favorisant l’harmonie.

Du point de vue strictement martial, le Sengoku Jidai fut certainement la période la plus riche. La liberté primait sur la beauté et le respect des convenances.

Le kyudô, par exemple, est devenu un art complètement pacifique et exclusivement tourné vers une gestuelle esthétique, tandis que les archers adoptaient autrefois une position caractéristique, recourbée afin d’offrir la cible la plus réduite possible.

Les lanciers font de même, en se campant en arrière de sorte à pouvoir bénéficier d’une bonne allonge au moment de délivrer le coup. Là encore, nous méconnaissons le bon usage de cette arme.

Films et séries télévisées mettant en scène des guerriers véhiculent des images erronées. La plupart d’entre eux ne restituent pas du tout la manière de combattre de la période Sengoku. Par exemple, la longueur du yari devait être comprise en 3,6 et 6 mètres, alors que les armes utilisées actuellement à l’écran mesurent environ 2 mètres de long2.

Dans le même ordre d’idée, le katana n’était aucunement l’arme principale d’un combattant de cette époque. Il présentait peu d’intérêt face à un adversaire revêtu d’une armure. Le sabre est l’arme la plus difficile à maîtriser et la moins utile sur le champ de bataille. Il faut attendre l’ère Edo pour voir le katana apporter la preuve de son efficacité dans le cadre de duels.

Au combat, l’arme la plus utilisée était la lance, au pouvoir de pénétration très supérieur et bien plus facile à utiliser en groupe au sein d’une unité organisée.

Les samouraïs portaient certes le sabre, bien sûr, mais d’abord en tant que symbole de leur rang. Ces armes créées par des artisans réputés étaient également des objets très précieux, à offrir et à posséder.

Du fait de toutes ces approximations, de nombreuses personnes n’entendent rien aux tactiques en vigueur durant la période Sengoku. Je souhaite montrer le véritable combat historique tel qu’on le livrait à cette époque.»

 

Voici qui nous mène fort logiquement au programme des jours à venir. Nous sommes en effet invités à voir Masashi Yokoyama et ses ouailles à l’œuvre au Samurai Kingdom à Ise, bourgade littorale surplombant l’océan Pacifique et lieu saint du culte shintô.

Un long dimanche de batailles

Quatre jours après cette première entrevue prometteuse, nous retrouvons donc le maître de l’école Mondo dans les allées hors du temps du village fortifié reconstitué sur les flancs d’une colline dominant le sanctuaire côtier de Meoto Iwa.

Tsuyu, la saison des pluies dans l’archipel qui nous avait jusqu’alors relativement épargnés, déroule un manteau blafard et empanache de brume la cime de la butte, où trône fièrement la réplique du donjon d’Azuchi, le château d’Oda Nobunaga.

La réplique en béton du donjon d’Azuchi abrite un musée dédié à Oda Nobunaga

La réplique en béton du donjon d’Azuchi abrite un musée dédié à Oda Nobunaga

En ce dimanche maussade, M. Yokoyama a battu le rappel, rameutant le ban et l’arrière-ban des adhérents et partenaires de l’Armored Samurai Battle Association. Au menu, une plongée dans le fracas d’Okehazama, ce conflit qui oppose à l’été 1560 la maison Oda au clan Imagawa, et annonce l’irrésistible ascension du jeune Nobunaga.

Plusieurs dizaines de guerriers armés de pied en cap se côtoient ainsi en une assistance bigarrée qui s’élance bientôt à l’assaut des pentes. Outre les champions cuirassés et les membres d’un cercle de retraités passionnés venu spécialement de Nagoya, les ashigaru en cuirasse écarlate traquent le ninja à travers les ruelles, avant de se ranger en ordre de bataille.

Si la veille, nous avions pu admirer en toute sérénité les superbes lames exposées au musée flambant neuf du parc d’attraction puis savourer les bienfaits d’un onsen inauguré spécialement pour l’occasion, l’humeur est ce jour nettement plus martiale. Rien ne saurait cependant perturber la concentration du forgeron, qui transpire à grosses goutes penché au-dessus du métal incandescent, et que nous avons eu l’insigne honneur de voir officier.

Au-delà de l’aspect ludique et du plaisir manifeste qu’éprouvent les participants, le contraste est saisissant entre l’événement en préparation et les jidai matsuri, ces paisibles cortèges qui voient défiler une fois l’an et ici ou là des figurants grimés en samouraïs.

Les participants au festival forment les rangs et rejoignent leurs capitaines

Les participants au festival forment les rangs et rejoignent leurs capitaines

Masashi Yokoyama ne manque pas de souligner la singularité de sa démarche:

«Ce qui existait avant consistait essentiellement en parades de gens déguisés qui portaient des armures de papier. Les dimensions des armes étaient incorrectes et les participants n’avaient pas pour habitude de recevoir une instruction au combat. Cela tenait davantage de la danse.

Nous pensons qu’on ne doit pas montrer des défilés, mais les véritables techniques de combat utilisées au XVIe siècle. C’est pourquoi nous développons notre programme de reconstitution de combats de masse en armures en combinant les techniques traditionnelles d’arts martiaux avec un enseignement tactique puisé dans les documents d’époque.

J’ai adapté les techniques du Mondo Ryû en me fondant sur des manuscrits tels que le Heihô Tekagami et des rouleaux illustrés que trop peu se donnent la peine de chercher à déchiffrer. Avant d’être des antiquités, ce sont des sources de première main.

Quant à nos batailles, les participants peuvent être des combattants, des pratiquants d’arts martiaux, voire de simples amateurs. Tout le monde peut participer, à la seule condition d’effectuer un entraînement de base d’une durée de deux heures, dont le but est d’apprendre les rudiments du maniement du yari et du combat en formation.

Yagyû Munenori3 enjoint de croiser le fer uniquement face à l’adversaire que l’on sait pouvoir vaincre. Lors d’un affrontement en armure au cours d’une bataille rangée, l’important n’est pas de tuer son ennemi mais de survivre en tant que membre d’une unité organisée. Il ne faut ainsi pas hésiter à reculer pour se regrouper.

C’est dans la survie de l’unité en tant que formation organisée que réside la victoire. »

 

Et les diables rouges de charger une fois encore la ligne des insectes sombres qui s’abritent derrière leurs mantelets. Les offensives se succèdent, soigneusement orchestrée.

Archers et frondeurs ouvrent le bal, cédant la place aux lanciers qui fouettent à l’aide des hampes de leurs armes l’ennemi retranché.

Puis vient le tour des meilleurs bretteurs, qui se mesurent l’un à l’autre en combats singuliers. Hélas pour la vaillante troupe de M. Yokoyama, les défenseurs de la place, tout de noir vêtus, remportent le tournoi.

Si les vaincus se montrent beaux joueurs, le combat sera néanmoins analysé afin d’en tirer tous les enseignements. Cette manière toute nippone de ne pas se prendre au sérieux tout en s’appliquant à la tâche ne saurait être synonyme de dilettantisme.

Des combattants de premier plan ne s’y sont pas trompés en rejoignant les rangs de l’association, à commencer par Katsunori Kikuno, titulaire d’un titre mondial de MMA en catégorie poids plume, Kazuko Inaba, l’une des femmes les plus gradées au monde, et un colosse britannique du nom de Ben Sharples, suivi par une équipe de la NHK, la première chaîne de télévision nationale.

La formation de combat triangulaire à l’œuvre

La formation de combat triangulaire à l’œuvre

Après avoir récompensé les vainqueurs de la passe d’armes, le sensei se tourne vers nous pour livrer le mot de la fin :

«Je ne suis pas pleinement satisfait de la performance de notre équipe. Nos adversaires étaient meilleurs dans leurs déplacements et dans leur formation de combat en triangle.

A la différence des unités compactes de piquiers en Occident, les Japonais du XVIe siècle ménageaient de larges espaces pour éviter d’être décimés par l’artillerie. Cette liberté de mouvement favorise aussi une utilisation plus latérale de l’arme et des combats rapprochés proches du duel, à un contre un.

Dans le cadre de notre Projet Nobunaga, nous comptons opposer des lances de 4m à des yari de 6m. Nous espérons ainsi mieux comprendre ce qui a conduit à la course à la longueur des hampes, et vérifier par l’expérimentation quelle arme est la plus efficace.»

 

Dans le feu de l’action, les coups de lance pleuvent!

Dans le feu de l’action, les coups de lance pleuvent!

Nous quittons le Samurai Kingdom en prenant date, Masashi Yokoyama et l’Armored Samurai Battle Association se proposant d’organiser à moyenne échéance une édition du festival en Italie et en France. Affaire à suivre…

Propos recueillis avec le concours de Thibauld MALTERRE (Agence France Presse)

 

1 Les AMHE, pour « Arts Martiaux Historiques Européens » (HEMA en anglais), forment une grande famille, récemment constituée, allant de la gladiature romaine au combat à la baïonnette, en passant par l’escrime médiévale. Des fédérations se forment de par le monde pour règlementer la pratique de ces jeunes disciplines promises à un bel avenir.

2 La longue lance ou pique, appelée nagae-yari, fait son apparition à la période Sengoku. Une fois de plus, c’est le visionnaire Oda Nobunaga qui est crédité de l’idée d’en avoir allongé considérablement la hampe.

3 Contemporain de Miyamoto Musashi, Yagyû Munenori est un illustre escrimeur et théoricien, qui officia en qualité de maître d’armes auprès des trois premiers shôgun de la dynastie Tokugawa.

Julien Peltier

Julien est un spécialiste des samouraï, déjà auteur de plusieurs ouvrages et articles consacré aux célèbres guerriers japonais.
Il anime également des conférences consacrées aux grands conflits émaillant l’histoire de l’archipel.

2 thoughts on “Masashi Yokoyama, samouraï des temps modernes

  1. Bonjour,
    Merci infiniment pour ce magnifique article sur un sujet non moins splendide.
    Assez peu connu par le commun des européens, ces arts ancestraux le sont toutefois forcément un peu plus des artistes martiaux dont je fais humblement parti.
    Encore une fois merci et au grand plaisir de vous lire à nouveau.
    Très respectueusement,
    G. Mongey

    • Merci à vous, Gilles. La démarche de Monsieur Yokoyama a cependant ses spécificités assez nouvelles, plus apparentées à la reconstitution historique qu’aux koryû, par exemple. Bien à vous
      Julien

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