Le samouraï: brève histoire d’une éternelle récupération

Statue de Masashige Kusunoki

Statue de Masashige Kusunoki

Touristes de passage ou citadins affairés, tous ceux qui ont eu le plaisir de parcourir les larges avenues du centre de Tokyo connaissent l’impérieuse statue équestre qui veille sur les vestiges du château devenu palais impérial. Juché sur sa monture hennissante, le guerrier de bronze vermoulu toise les promeneurs du haut de son piédestal. Le monument, qui rend hommage au vaillant Masashige Kusunoki, évoque davantage le réalisme grandiloquent d’Alexandre Falguière que le style austère des derniers feux de la période Edo, et cela n’a rien d’un hasard. Car en ce XIXe siècle finissant, le héros de la restauration Kenmu, qui avait vu l’éphémère retour aux affaires de l’empereur un demi-millénaire auparavant, fait l’objet d’une opportune réhabilitation.

Il faut dire que le fidèle Masashige, transmué en défunte incarnation de l’indéfectible loyauté désormais attendue de chaque sujet de Sa Majesté, a de quoi plaire au souverain Mutsuhito, plus connu sous son nom posthume de Meiji. Et qu’importe si les origines du personnage sont plutôt floues, plusieurs historiens inclinant aujourd’hui à le relier aux akutô – les « bandes malfaisantes » – ces sortes de grandes compagnies qui mettaient en coupe réglée leur région d’adoption. La tradition fera de Masashige un garde au service de l’impératrice, voire un hobereau du Kawachi, qui rallie le parti de l’empereur à point nommé, au lendemain d’un rêve prémonitoire de l’ambitieux souverain désireux de recouvrer la haute main sur les affaires de l’État dont les guerriers ont dépossédé sa maison à la fin du XIIe siècle.

Ironie du sort, c’est pourtant un samouraï sacrifié en 1336 à l’issue d’une bataille perdue d’avance, que les sculpteurs sollicités par la prospère famille Sumitomo choisissent en 1895 pour protéger les abords du palais. À l’instar de la patte de l’artiste, qui lorgne ostensiblement sur les réalisations de ses lointains pairs européens, l’heure est toute à l’admiration pour les « grandes puissances ». Et aux yeux des citoyens nippons, qui s’étonnent encore d’avoir échappé au dépeçage réservé au voisin chinois – cet Empire du Milieu craint et admiré depuis des temps immémoriaux – les nouveaux modèles occidentaux se caractérisent par une culture rayonnante, une armée forte et une volonté d’expansion coloniale pleinement assumée. Or, le Japon dispose déjà de la première, se dote à marche forcée de la seconde, et plusieurs parmi ses dirigeants se tournent désormais vers une colonisation du continent. Rien ne semble donc faire obstacle à l’entrée du Japon dans le concert des nations.

Statue de Takamori Saigo

Statue de Takamori Saigo

Fukoku kyohei, « pays prospère, armée puissante ! » Le slogan claque comme un drapeau, et s’impose dès l’avènement de l’oligarchie Meiji comme un mot d’ordre plaçant l’institution militaire dans une position politique très avantageuse. En 1877, l’ultime soulèvement conduit par des samouraï a été écrasé dans le sang à Kagoshima. La répression a coûté la vie au chef des rebelles, l’imposant Takamori Saigo, qui avait compté dix ans plus tôt au nombre des principaux artisans de la restauration impériale. Privés du droit de porter leurs armes et coiffures distinctives, ruinés par la conversion de leurs pensions en obligations aussitôt dévaluées, les représentants de la classe militaire ont quelque raison d’être amers. Toujours à l’école de l’Europe, les élites intellectuelles insulaires vont alors s’inventer un « roman national », d’après l’expression que Pierre Nora employait pour fustiger une vision de l’histoire confite dans le culte des grands hommes et l’exaltation de symboles supposés édifiants.

Tout naturellement venant d’hommes issus pour bonne part de la noblesse d’épée, la figure du samouraï y occupe une place de choix, si ce n’est le premier rôle. En dépit du paradoxe apparent que constitue cette célébration de la caste qui avait régné d’une main de fer sur le pays durant des siècles, et venait à peine de céder la place de plus ou moins bonne grâce, chacun y trouve son compte. Surclassés techniquement par les méthodes et le matériel modernes, les guerriers ne représentent plus qu’une menace marginale pour le nouveau régime. Les valeurs qu’ils incarnent fournissent en revanche un socle idéologique parfait, un bain glacial idéal dans lequel tremper la lame encore incandescente dont le pays en pleine renaissance brûle de se servir.

C’est ainsi que Saigô, qualifié lors de la campagne qui s’était soldée par son suicide de renégat de la pire espèce, « pour lequel il n’y a de place ni au ciel ni sur la terre », est pardonné à titre posthume en 1890, une année après la publication de ses mémoires. Le cas du « dernier samouraï », surnom dont la postérité adoubera le héros de Kagoshima, n’a rien d’isolé, puisque Masashige Kusunoki est, nous l’avons vu, à son tour tiré de l’oubli. Et les manuels scolaires de chanter les louanges du loyal champion: « En vérité Masashige est un modèle de fidélité à tout jamais. Notre peuple doit avoir un dévouement identique en vue de bien servir le pays1. » Pour faire bonne mesure, Koun Takamura coule d’ailleurs les deux héros dans le bronze au tournant du XXe siècle, tandis que le code civil de 1898 témoigne, selon Robert Calvet, « d’une certaine extension des valeurs qui étaient celles des samouraïs à l’ensemble de la société2. »

Bushido, l’âme – damnée – du Japon?

Benjamin d’une famille de guerriers, l’intellectuel Inazo Nitobe enfonce le clou en 1900, avec la publication de Bushidô, l’âme du Japon. Fort de sa fervente foi chrétienne et de sa maîtrise de la langue de Shakespeare acquise au gré de ses nombreux voyages, l’auteur sublime les frustes aspirations de l’homme d’épée japonais, en les mâtinant de considérations morales et chevaleresques qui vont marquer d’une empreinte indélébile le regard que le reste du monde portera désormais sur les samouraï.

Guerre russo-japonaise, image de propagande

Guerre russo-japonaise, image de propagande

La fascination n’est pas nécessairement réciproque, toutefois. Passés les premiers émois à l’égard d’un Occident regardé d’en bas avec une admiration béate, le ton change en effet à l’orée du XXe siècle. À l’issue de la guerre russo-japonaise, dont le Japon sort vainqueur de manière inattendue, les grandes puissances sont perçues par l’opinion publique nipponne comme des aînés jaloux de leurs prés carrés coloniaux respectifs, dans lequel l’archipel peine à se tailler un empire à la mesure de ses ambitions nouvelles. Une fois encore, le samouraï est donc convoqué pour personnifier une voie proprement japonaise d’autant plus sûre de son bon droit que l’emblématique guerrier insulaire, grâce au talent de Nitobe et consort, est dorénavant présenté comme le parfait gentilhomme pétri d’humanisme.

Miyamoto Musashi, estampe

Miyamoto Musashi, estampe

Le phénomène s’amplifie sous l’ère Showa, à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Cette fois, c’est au tour de Miyamoto Musashi, l’invincible duelliste auto-proclamé des prémices de la période Edo, de ressusciter sous la plume virtuose de Eiji Yoshikawa. La publication de la biographie romancée du héros dans les colonnes du grand quotidien Asahi Shinbun au cours des années 1930 suscite un large élan de sympathie à l’égard de Musashi, soudain paré de toutes les vertus prêtées au Japonais idéal, naturellement présenté en guerrier redresseur de torts, dont le sens du sacrifice ne le cède qu’à son intransigeance à se conformer aux préceptes du bushido. Les mises en garde de certains historiens flairant une récupération d’autant plus encouragée par le pouvoir grandissant des généraux qu’elle favorise la militarisation de la nation ne changent rien à l’affaire.

Le succès est immédiat, à telle enseigne que le roman deviendra le livre le plus vendu de l’histoire du pays! Quant à l’auteur, il se laisse volontiers porter par l’engouement qu’il a provoqué, l’hystérie ultranationaliste qui s’empare alors de l’archipel n’étant pas nécessairement pour déplaire à Yoshikawa, dont Alan Tansman a pointé les mauvaises fréquentations au travers du cercle littéraire des Fuassho Bunshi, les « écrivains fascistes »3. Paradoxalement, bien des années après la défaite du Japon, la popularité prodigieuse de La Pierre et le Sabre, écho lointain à nos romans picaresques et chansons de geste, franchira l’océan Pacifique pour contribuer très largement à diffuser la vision idéalisée du samouraï. Fin connaisseur de l’archipel, Edwin Reischauer ne s’y trompe pas lorsqu’il écrit dans une préface du best-seller que « de nombreux Japonais préfèrent se considérer en Musashi modernes ».

La montée du militarisme favorise également le retour en grâce de l’arme emblématique du samouraï. À partir du milieu des années 1930, le shin gunto supplante ainsi le kyu gunto, dont la forme empruntait beaucoup aux sabres d’officiers occidentaux. Les cadets issus d’anciens lignages guerriers en profitent pour ressortir du placard des trésors de famille bientôt remontés de manière réglementaire.

Shin gunto type 94

Shin gunto type 94

Par l’entremise du katana, l’identification entre le combattant nippon et ses glorieux prédécesseurs s’étale sur d’innombrables affiches de propagande à destination des hommes déjà sous les drapeaux comme des futurs appelés. Et les publications des jeunesses nationalistes d’afficher en couverture des enfants brandissant fièrement un sabre de bois, le front ceint du même hachimaki – bandeau rituel – que coifferont les kamikaze en prélude au dernier acte du grand désastre. Outil de mobilisation des masses, le samouraï figé dans un archétype aura rempli son sinistre office.

Après-guerre, sur la toile et dans les cases

On pourrait croire que l’apocalypse qui s’est abattue sur l’archipel en août 1945 a définitivement discrédité toute référence martiale à la figure du fameux guerrier nippon. Loin s’en faut, puisque le phénix s’apprête à renaître une nouvelle fois des cendres nucléaires. Le discours change néanmoins radicalement, ne serait-ce qu’afin de contourner la censure exercée par les autorités d’occupation, qui passent au crible toute œuvre historique, systématiquement suspectée d’encenser la tradition belliciste nippone. Si le samouraï reparaît sur les écrans et dans les cases des bandes dessinées, il est plutôt brocardé dans les mangas que Osamu Tezuka publie à l’orée des années 19604.

Quelques années auparavant, Akira Kurosawa, lui-même petit-fils de samouraï, avait complètement renversé la perspective historique en proposant une grille de lecture marxiste, directement inspirée de ses jeunes années passées au contact de la Ligue des Artistes Prolétaires. Malgré les lames qu’ils arborent, les héros des Sept Samouraïs préfèrent tourner le dos à leurs pairs se livrant au brigandage, pour participer très littéralement à la lutte des classes en mettant leur sabre au service d’humbles paysans rançonnés. Dans Yojimbo, le grand Toshiro Mifune est de retour dans les salles obscures, et campe cette fois un rônin poussant ses semblables réduits à la décadence à s’entretuer.

Toshiro Mifune dans Yojimbo

Toshiro Mifune dans Yojimbo

À l’étranger, le mal est fait, cependant, et cette évolution notoire du regard que les jeunes citoyens japonais en viennent à porter sur leur passé ne suffit pas à inverser une tendance désormais solidement ancrée, tandis que l’enthousiasme soulevé par la découverte des arts martiaux insulaires à travers le monde pousse les éditeurs à exhumer des textes oubliés vantant les mérites d’un Bushido encore et toujours édulcoré et présenté sous un jour exclusivement favorable.

Yukio Mishima

Yukio Mishima

L’année 1960 voit en outre la renégociation du traité mutuel de sécurité, qui restaure un semblant d’équilibre dans la coopération militaire entre le Japon et les États-Unis. Les tractations s’accompagnent d’une forte contestation menée par le Parti socialiste, dont le secrétaire général est assassiné d’un coup de sabre. Le meurtrier, un militant d’une extrême-droite ragaillardie par ces troubles politiques, se pend peu après son incarcération, après avoir écrit sur les murs de sa cellule le cri de guerre de Masashige Kusunoki.

La boucle est bouclée. Une autre se referme une décennie plus tard, avec le suicide de Yukio Mishima5, lui aussi sympathisant nationaliste et auteur en 1963 d’un essai intitulé Le Japon moderne et l’éthique samouraï, véritable manifeste dans lequel l’écrivain prodige plaide pour une réhabilitation des valeurs martiales définies comme fondatrices.

Depuis lors, de fresques hollywoodiennes à grand spectacle en jeux-vidéos épiques, le guerrier traditionnel nippon n’en finit plus de traîner ses guêtres. Si son pouvoir a été aboli il y a près d’un siècle et demi, le samouraï se porte à merveille, et ne semble pas près de quitter la scène. Pour l’heure, ce formidable fer de lance du soft power insulaire se contente sagement d’incarner à la une des magazines l’efficacité, la rigueur et la détermination japonaises… jusqu’à la prochaine récupération?

Pour en savoir plus sur les samouraï:

Samouraïs: 10 destins incroyables, par Julien Peltier

Hana wa sakuragi, hito wa bushi. « D’entre toutes les fleurs, la fleur du cerisier; d’entre tous les hommes, le guerrier. »

Le poème japonais qui ouvre ce livre donne le ton: vous pénétrez dans la légende des samouraïs, dont les vies ont été émaillées de hauts faits d’armes et de destins tragiques.

Un récit historique palpitant, fourmillant d’anecdotes et de rebondissements, et bien évidemment tous authentiques au regard de l’Histoire.

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1 Cité par Constance Sereni et Pierre-François Souyri in Kamikaze, Flammarion, Paris, 2015.
2 Robert Calvet, Une histoire des samouraïs, Larousse, Paris, 2009.
3 Alan Tansman, The Culture of Japanese Fascism, Duke University Press, Raleigh, 2009.
4 Tezuka Osamu, Le Château de l’Aurore, 1959, et Sarutobi, 1960-1961. Le rôle du cinéma et des manga dans cette bascule est traité plus avant dans le dossier réalisé par William Blanc pour la revue Histoire Médiévale.
5 Mishima partage également avec bon nombre de ses prédécesseurs idéalisés l’orientation sexuelle et une certaine fascination pour l’esthétique masculine.

Julien Peltier

Julien est un spécialiste des samouraï, déjà auteur de plusieurs ouvrages et articles consacré aux célèbres guerriers japonais.
Il anime également des conférences consacrées aux grands conflits émaillant l’histoire de l’archipel.

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