La renaissance militaire du Japon (2/2) – Nouvelle menace

Nouvelle menace

En défense territoriale, la seule menace immédiate des centres de population japonais a longtemps émané du potentiel de missiles limité d’une Corée du Nord imprévisible. Cette situation a gagné en urgence avec l’armement nucléaire du régime hostile au Japon. La focalisation générale de la stratégie de défense est simultanément passée de la protection des îles principales septentrionale et centrale de Hokkaidō et Honshū à une invasion possible à la périphérie de l’archipel japonais composé de presque 7.000 petites et très petites îles. Le Japon est impliqué dans des disputes territoriales avec quatre de ses cinq voisins.

Kim Jong Un

Kim Jong Un

Alors que la dispute avec la Russie sur les îles Kouriles méridionales et avec la Corée du Sud sur Takeshima/Dokdo est pour l’essentiel stable, le conflit avec la RP de Chine sur les îles Senkaku/Diaoyu s’est beaucoup envenimé depuis 2010. Il faut voir les litiges dans le contexte de la puissance militaire croissante de la Chine et de sa politique étrangère plus offensive. Le point de référence des revendications défendues avec de plus en plus de véhémence par les deux côtés n’est en fin de compte pas le statut du minuscule groupe d’îles mais plutôt le statu quo régional et la lutte pour la configuration d’un futur ordre sécuritaire.

Les deux Etats se limitent essentiellement à utiliser leurs gardes côtières et d’autres agences paramilitaires et civiles. Une extension incontrôlée du conflit des îles n’est actuellement plutôt pas à craindre, d’autant que le mode de confrontation est axé en premier lieu sur l’affirmation symbolique de revendications clairement esquissées. Un incident en janvier 2013 où un navire de guerre chinois aurait braqué un radar de tir sur un destroyer japonais montre cependant que le potentiel d’incidents militaires existe.

L’interaction militaire est particulièrement dense dans l’air où la zone de défense aérienne japonaise chevauche une zone chinoise nouvellement instaurée en novembre 2013. Des chasseurs japonais sont montés pour un total de 812 vols d’interception pendant la dernière année fiscale, plus de la moitié des vols étant dirigée contre des avions chinois. La dernière fois que cette valeur a été atteinte était en 1989.

Chevauchement des zones de défense aérienne japonaises et chinoises

Chevauchement des zones de défense aérienne japonaises et chinoises

Adaptation de la stratégie de défense

L’essor de la Chine, qui a augmenté son budget militaire d’environ 400 pourcent depuis 2000, et la possibilité d’un conflit militaire sur des territoires insulaires avancés requièrent une adaptation du profil de capacités et du mode opératoire des FAD. Pour pouvoir défendre ses revendications de manière crédible et être armé pour une intensification possible du conflit, le Japon mise comme d’autres Etats de la région sur la modernisation et, dans certains domaines, l’élargissement de son armée. Selon le premier ministre Abe, les FAD doivent être configurées pour un «pacifisme proactif».

Malgré ses restrictions constitutionnelles, le Japon maintient aujourd’hui déjà des forces armées ultra modernes, professionnelles et gourmandes en capitaux qui n’ont pas à craindre la comparaison dans la région. La Force aérienne d’autodéfense (FAAD) est certes largement inférieure en nombre à la Force aérienne de l’armée populaire de libération chinoise, mais pour ce qui est des avions de combat polyvalents modernes de la 4e génération, le rapport de force, avec 1:2,15, n’est toutefois pas sans espoir malgré la modernisation rapide de la Chine. Les FMAD sont supérieures à la marine chinoise de destroyers avec un rapport de 2,25:1 et disposent d’une flotte de sous-marins de qualité supérieure.

Étant donné des tendances contradictoires et pour pouvoir aussi garantir la sécurité de ses territoires à plus long terme, la restructuration des troupes au sol des FAD en puissance armée considérablement plus mobile et géographiquement plus équilibrée a entre autres été décidée ces dernières années. La création d’une unité de combat amphibie comptant jusqu’à 3.000 hommes qui comprendra d’abord un régiment d’infanterie légère a en outre été ébauchée dans le livre blanc de la défense de 2013. La surveillance de la chaîne d’îles Ryūkyū au sud-ouest doit de plus être nettement améliorée.

Sur base d’une hausse du budget de cinq pourcent, une série d’importantes opérations d’acquisition a été engagée. La Force aérienne sera élargie de 28 avions de combat polyvalents de type F-35, ce qui lui fait surtout gagner une capacité air-sol diversifiée. Quatre avions d’alerte précoce, trois avions de ravitaillement et trois drones de reconnaissance de type RQ-4 Global Hawk seront en outre achetés. Il faut aussi voir ces capacités dans le contexte d’un débat sur des frappes préventives possibles contre les missiles à moyenne et longue portée de la Corée du Nord.

Nouveau porte-hélicoptères japonais de classe Izumo

Nouveau porte-hélicoptères japonais de classe Izumo

La FMAD mettra en service ces prochaines années, avec les «destroyers portehélicoptères» de la classe Izumo, deux navires d’un type pouvant être classifié comme porte-avions léger. Comme il s’agit ici de capacités potentiellement offensives et que la question de projection de puissance dans le contexte maritime reste particulièrement sensible sur le plan politique, on mène une politique de dissimulation. La flottille de sous-marins doit être élargie de 16 à 22 unités, la marine reçoit en outre sept autres destroyers lance-missiles et 23 nouveaux avions de patrouille maritime. Un navire de combat littoral qui sera vraisemblablement développé avec les Etats-Unis est également prévu.

Approfondissement de l’alliance

Les dynamiques sécuritaires négatives dans la région ont entraîné ces dernières années une revitalisation de l’alliance avec les Etats-Unis tant sur le plan politique que militaire. Si des tensions concernant la présence de troupes américaines à Okinawa et des incertitudes quant à l’orientation future de la stratégie globale des Etats-Unis avaient encore entraîné dans les années 2000 des doutes de part et d’autre, les alliés se sont de nouveau étroitement rapprochés ces dernières années. La nouvelle orientation des Etats-Unis sur l’espace pacifique reste certes assortie de quelques points d’interrogation, mais ne laisse guère de doute quant à l’intention d’un engagement poursuivi et étendu dans la région. Le Japon est un partenaire indispensable et, en réalité, irremplaçable dans cette stratégie.

Partant de cette base solide, on assiste actuellement à une poursuite de l’approfondissement de l’alliance. Dans la dispute sur les îles avec la Chine, Washington a affirmé appliquer en cas de coup dur le Traité de coopération mutuelle et de sécurité de 1960 dans l’article V duquel est régi le devoir d’assistance en cas de conflit. Inversement, les initiatives du cabinet Abe pour rendre possible une défense collective trouvent des adeptes aux Etats-Unis. La coopération dans l’armement a été développée, le Japon jouissant maintenant d’un traitement spécial dans le domaine de la défense antimissile balistique navale.

Le développement ultérieur pourrait entraîner en particulier un élargissement des tâches du Japon en cas de conflit. Pendant la guerre froide, les FAD étaient cantonnées à certaines prestations de soutien défensif; elles ont développé d’excellentes capacités en particulier dans le combat sous-marin et le déminage. Dans le cas d’un futur conflit en mer de Chine orientale ou autour de la presqu’île coréenne, le Japon pourrait appliquer une panoplie d’instruments militaires nettement plus large qu’auparavant.

Rencontre Obama-Abe en avril 2015

Rencontre Obama-Abe en avril 2015

Une meilleure intégration dans la planification des opérations et la mise en réseau américaines, qui n’existe pas à ce jour sous cette forme, serait nécessaire pour cela. Le concept d’Air-Sea Battle qui est censé garantir la supériorité opérationnelle des forces armées américaines contre un adversaire doté de capacités de dissuasion hautement développées – concrètement: la RP de Chine – prévoit certes en principe l’étroite coopération avec des alliés régionaux, mais court le risque de créer des obstacles supplémentaires dans le domaine de l’interopérabilité. Tokyo pourrait du même coup n’être guère disposée à voir sa prérogative de pouvoir décider souverainement de l’utilisation des troupes japonaises restreinte par une vaste implication dans des plans opérationnels américains.

La crainte d’être entraînée contre ses propres intérêts dans un conflit par son allié circule aussi à Washington. Le nationalisme d’Abe et le comportement parfois ouvertement confrontatif du Japon dans la dispute sur les îles Senkaku ont fait paraître plausible pareil scénario ces dernières années. C’est pourquoi un Japon puissant et agissant de manière offensive ne deviendrait donc pas forcément, sur le plan politique, le partenaire fiable que l’on souhaite de l’autre côté du Pacifique.

Des préoccupations régionales

Pour de nombreux Etats d’Asie de l’Est et du Sud-Est, le scénario d’un Japon libéré de son auto-enchaînement continue d’être empreint de craintes profondément enracinées qui peuvent de leur part influencer négativement la dynamique de plus en plus confrontative dans la région. Du même coup, on ne peut plus voir comme une option réaliste un isolement de la deuxième puissance régionale dans le domaine de la politique de défense dans le contexte de la montée militaire de la Chine. Il créerait à la longue un déséquilibre massif que même les Etats-Unis ne pourraient pas aisément compenser seuls. Trouver ici un moyen terme acceptable requiert un doigté qui a souvent manqué à la classe politique japonaise par le passé.

De l’avis des représentants des courants nationalistes conservateurs, la «normalisation» sécuritaire doit se faire sur base d’une réinterprétation positive de l’histoire japonaise, pas de sa liquidation. Dans cet arrangement, la renaissance militaire du Japon pourrait fortement grever les mécanismes peu développés de gestion des conflits régionaux et approfondir davantage les failles existantes même entre les alliés des Etats-Unis. Une fusion plus forte des structures bilatérales de l’alliance d’Etats régionaux avec les Etats-Unis serait alors pratiquement exclue. Le maintien du système hub and spoke d’alliances bilatérales avec un rôle fortement stabilisant des Etats-Unis ne semble pas du tout être le pire scénario sur cette toile de fond.

Manifestation contre la modification de l'article 9 de la constitution

Manifestation contre la modification de l’article 9 de la constitution

Les réformes du cabinet Abe restent aussi controversées au sein de l’électorat japonais. Il semble en effet que la pression massive dans le sens d’un changement constitutionnel ait déjà suscité des résistances considérables dans la population. Si une faible majorité approuvait encore la révision comme une mesure nécessaire lors de l’entrée en fonction du nouveau gouvernement, la majorité des électeurs se déclare aujourd’hui contre un détricotage de l’interprétation strictement pacifique de la Constitution.

La question de savoir si le Japon peut réussir à trouver un équilibre délicat entre «nouvelle» puissance militaire et «ancienne» retenue est avant tout une question de circonspection politique et de maniement prudent du symbolisme de la puissance japonaise. Surmonter les lacunes internes dans la politique de l’histoire japonaise devient donc aussi une pierre de touche de l’ordre occidentalisé en Asie de l’Est.

Ce texte a d’abord été publié en juin 2014 comme analyse de politique de sécurité (numéro 155) sur le site du Center for Security Studies (CSS) de l’ETH Zurich. La réutilisation du texte a été autorisé par le CSS/ETHZ.

Michael Haas

Michael Haas est un chercheur au Centre d’études de sécurité (CSS) à l’ETH Zurich. Il est spécialisé dans les études stratégiques et se concentre sur les forces aériennes et navales, et les sources et effets des doctrines militaires, en particulier dans la région Asie-Pacifique.

3 thoughts on “La renaissance militaire du Japon (2/2) – Nouvelle menace

  1. On voit que la réconciliation entre frères ennemis entre Europe à était l’exception plus que la règle. Quasiment chaque peuple de l’Asie de l’Est à des griefs remontant parfois à deux générations envers ses voisins et la classe politique locale souffle souvent sur les braises.

    • Je dirai même que la classe politique locale (chine, japon, corée, …) souffle systématiquement sur les braises et ça ne va pas aller en s’arrangeant vu les prétentions territoriales, ou plutôt maritimes, chinoises naissantes.

      • A Taiwan, il semble que le KMT au contraire s’aligne désormais un peu trop sur la ligne de Pékin pour la partie de la population qui veut resté «  »indépendant ». Comme quoi, la situation reste plus que compliqué.

        Je pense de mon coté que la Chine n’appuie pas assez sur son soft power économique et que ses gesticulations politiques font le bonheur des Etats-Unis qui étant une puissance  »lointaine » n’est pas considéré comme une menace existentiel même pour des régimes qui ont étaient en guerre ouverte contre eux (Good Morning Viet Nam…) et seul capable d’être un contre poids crédible.

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