La renaissance militaire du Japon (1/2) – Contexte

Dans le contexte de la détérioration de la situation sécuritaire en mer de Chine orientale, le gouvernement conservateur japonais se détache d’une tradition décennaire d’autolimitation militaire. L’Etat insulaire doit trouver un équilibre délicat entre le renforcement de son potentiel de défense et la poursuite de sa retenue en politique de sécurité.

La visite, le 26 décembre 2013, du premier ministre japonais Shinzo Abe au temple de Yasukuni à Tokyo a certes blessé une fois de plus les sensibilités régionales mais ne constituait plus un tabou. Pour les politiciens nationalistes conservateurs, les visites au temple où sont aussi commémorés, à côté de soldats japonais morts, de nombreux criminels de guerre, font depuis longtemps partie d’un agenda de «normalisation» sécuritaire. Abe poursuit cet objectif avec détermination depuis son retour au pouvoir fin 2012. Il figurait en tête de la liste du Parti libéral-démocrate (PLD) pour ramener le Japon à la puissance économique et militaire dans le contexte des conflits territoriaux qui s’aiguisaient avec la République populaire de Chine.

Le temple Yasukuni à Tokyo

Le temple Yasukuni à Tokyo

18 mois plus tard, les efforts du cabinet Abe montrent des résultats considérables: après une décennie de budgets en baisse, le budget de la défense a été nettement augmenté, le profil de capacités des forces d’autodéfense japonaises (FAD) étendu et élargi dans des domaines importants et, finalement, l’interdiction décennaire des exportations d’armes a aussi été levée. L’aspect le plus controversé du programme de défense conservateur – le relâchement des restrictions constitutionnelles pour la mise en œuvre des forces armées – a également été attaqué avec véhémence. L’alliance avec les Etats-Unis est en outre plus étroite qu’à tout autre moment depuis la fin de la guerre froide.

Le fait que le détachement, tant professé dans le camp de droite, de la tradition d’après-guerre d’autolimitation militaire complète soit désormais entré dans une nouvelle phase, est en fin de compte surtout dû à des dynamiques régionales. La direction politique touche cependant, par ce changement de cap, non seulement à la «Constitution pacifiste» octroyée en 1947 par les Etats-Unis, mais aussi à l’histoire peu revisitée du Japon pendant sa période de puissance militaire. Dans le contexte régional, ces développements sont observés avec une grande méfiance non seulement par la Chine, mais aussi par des alliés des Etats-Unis comme la Corée du Sud. Les animosités historiques pèsent d’autant plus lourd en l’absence de mécanismes adéquats pour gérer les conflits.

Nous éclaircirons dans la suite les contextes des développements actuels et présenterons les dimensions essentielles de l’adaptation de la politique de défense. Pour terminer nous discuterons les conséquences possibles pour l’ordre sécuritaire régional.

Fardeau de l’histoire

La politique de défense du Japon est grevée à de multiples égards par son histoire au XXe siècle. La représentation d’un Japon militairement fort est d’une part indissociable, dans la perception régionale, du colonialisme brutal et de la politique de conquête. Le Japon est d’autre part, comme résultat de sa défaite militaire pendant la Seconde Guerre mondiale, enfermé par sa Constitution dans un rôle de retenue militaire et de dépendance des Etats-Unis en matière de politique de sécurité.

Attaque de Pearl Harbour, 1941

Attaque de Pearl Harbour, 1941

La montée du Japon pour devenir la puissance militaire la plus forte d’Asie a directement entraîné immédiatement la colonisation de Taïwan et de la Corée. Dans les années 1930 l’occupation de la Mandchourie et de grandes parties du centre de la Chine ont succédé. Les efforts déployés pour créer une «sphère de coprospérité de la grande Asie orientale» ont culminé à partir de 1941 dans l’annexion des colonies occidentales d’Asie du Sud-Est.

On estime que la politique d’expansion du Japon, qui s’est parfois fondue en politique d’extermination, a jusqu’à 1945, sur le seul continent chinois, coûté la vie à pas moins de 10  millions de personnes. Plusieurs autres millions ont été déportés dans le cadre de travaux forcés, des centaines de milliers de femmes d’Asie de l’Est ont été victimes d’exploitation sexuelle aux mains des troupes japonaises. Les gouvernements japonais d’après-guerre se sont certes excusés à plusieurs reprises auprès des victimes, mais n’ont jamais assumé la responsabilité entière de ce chapitre sombre comme l’a par exemple fait la République fédérale d’Allemagne.

Un tournant pacifiste

La politique de défense et le comportement extérieur du Japon démocratique représentent un détournement radical de la tradition guerrière de l’Empire tant du point de vue du droit constitutionnel que pratique. Dans l’article 9 de la Constitution dictée par la puissance d’occupation américaine, «le peuple japonais renonce à jamais à la guerre en tant que droit souverain de la nation, ou à la menace, ou à l’usage de la force comme moyen de règlement des conflits internationaux». Pour préserver pratiquement cet objectif, le Japon ne peut en fait «jamais maintenir de forces terrestres, navales et aériennes ou autre potentiel guerrier».

Cette interdiction a certes été vite contournée avec l’accord des occupants dans le contexte de la guerre froide naissante, mais une série de restrictions profondes sont restées. Une intervention de troupes japonaises à l’étranger était par exemple totalement interdite jusque dans les années 1990, même dans le cadre de missions de paix menées par l’ONU. Le Japon renonce en outre à ce jour au droit d’autodéfense collective couché dans la Charte de l’ONU. L’utilisation de force n’est en principe permise aux FAD que pour se défendre d’attaques directes sur leurs troupes ou des possessions japonaises.

Forces d'auto-défense (FAD) japonaises à l'entrainement

Forces d’auto-défense (FAD) japonaises à l’entrainement

La détention de capacités militaires offensives est aussi strictement réglementée, et c’est pourquoi l’Etat insulaire ne peut posséder ni porte-avions ni moyens d’attaque à grande portée. Le développement, la production et la détention d’armes nucléaires sont strictement rejetés dans la classe politique mainstream. Le budget de la défense est assujetti à un plafond d’un pourcent du produit national brut. En raison de ces limitations imposées par le Japon lui-même – à la différence de la Constitution –, le Japon reste à ce jour dépendant des garanties militaires des Etats-Unis. Mais l’imposition restrictive des normes constitutionnelles, aussi et justement étant donné leur remise en question par le cabinet Abe, jouit du soutien d’une grande partie de la population japonaise.

La situation sécuritaire du Japon a cependant nettement changé ces deux dernières décennies. L’Etat insulaire pauvre en ressources avec son économie axée sur les exportations, n’a d’une part pas été épargné par les turbulences et instabilités mondiales des vingt dernières années. D’autre part les exigences posées à la défense des îles ont aussi changé.

Fin de l’isolement

L’isolement relatif du Japon par rapport aux développements sécuritaires globaux a déjà été remis en question au début des années 1990. On a par exemple critiqué l’engagement modeste du gouvernement PLD à Tokyo dans la guerre du Golfe en 1991. Peu après il a décidé pour la première fois de mettre à disposition un petit nombre de forces de maintien de la paix des Nations Unies.

Mais ce n’est que dans le cadre de la guerre antiterroriste menée par les Etats-Unis qu’il y a eu de plus grandes ruptures de digues dans la politique de déploiement japonaise. A partir de 2002, la Force maritime d’autodéfense (FMAD) a maintenu dans le cadre de l’opération Enduring Freedom un groupe de ravitailleurs dans l’océan Indien. Par solidarité politique et en raison de sa dépendance massive du pétrole du ProcheOrient, Tokyo est venue au secours des Etats-Unis à partir de 2004 en Irak avec des troupes de soutien.

En 2009, des navires de guerre et des avions de patrouille maritime ont été envoyés pour la première fois pour participer à la Combined Task Force 151 multinationale, chargée de la lutte anti-piraterie dans la Corne de l’Afrique. Les unités marines ont aussi été autorisées à faire usage au besoin de la force pour protéger les navires battant pavillon étranger. Les FAD se sont pourtant avérées similairement impuissantes à protéger ses citoyens à l’étranger, lors de la prise en otage d’ingénieurs pétroliers en Algérie début 2013, comme déjà en 1996 lors de la prise d’otages traumatisante à l’ambassade japonaise au Pérou.

Ce texte a d’abord été publié en juin 2014 comme analyse de politique de sécurité (numéro 155) sur le site du Center for Security Studies (CSS) de l’ETH Zurich. La réutilisation du texte a été autorisé par le CSS/ETHZ.

Michael Haas

Michael Haas est un chercheur au Centre d’études de sécurité (CSS) à l’ETH Zurich. Il est spécialisé dans les études stratégiques et se concentre sur les forces aériennes et navales, et les sources et effets des doctrines militaires, en particulier dans la région Asie-Pacifique.

One thought on “La renaissance militaire du Japon (1/2) – Contexte

  1. J’émet un bémol sur le : « budget de la défense a été nettement augmenté, »

    Il y a subi une baisse cette dernière décennie et la très modeste augmentation cette année compense à peine l’inflation.

    Il y a une nette amélioration des capacités navales avec des porte-hélicoptères de plus en plus gros, mais concernant l’aviation, une partie du budget à servi à la restauration de l’escadron de F-2 endommagé par le désastre de 2011 et l’on ne peut dire que l’achat annoncé de F-35 augmentera la puissance japonaise vu les bugs à répétition du programme.

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