La période Heian (3/3): les Fujiwara

La famille Fujiwara

Nakatomi no Kamatari

Nakatomi no Kamatari

Heian-kyo est le centre des arts et de la culture; elle connaît son apogée au 10e siècle. Cette époque est marquée par l’ascension politique de la famille Fujiwara 藤原. Ce clan est omniprésent dans la politique antique, mais est d’origine récente : suite à la réforme de Taika (649) et à l’aide qu’il a apportée, Nakatomi no Kamatari reçoit de l’empereur un kabane (autorisation de fonder un clan). Durant l’époque de Nara, les intrigues sont nombreuses entre les grands composants politiques : grands clans, lettrés et famille impériale. Il existe une étroite imbrication des affaires familiales et politiques.

La politique de mariages constitue la manœuvre privilégiée des Fujiwara: ceux-ci pratiquent le mariage systématique de leurs filles avec les empereurs dès le 9ème siècle, ce qui leur confère une autorité sur le tenno, dont ils sont toujours les oncles ou le grand-père. La polygamie courante force les Fujiwara à s’arranger pour écarter les prétendants. Ils ont de plus intérêt à avoir sur le trône des empereurs jeunes donc influençables. Ils s’arrangent bientôt pour désigner eux-mêmes les empereurs. Fujiwara no Yoshifusa 藤原良房 (804-872) et son fils adoptif Fujiwara no Mototsune 藤原基経 (836-891) systématisent ce système de contrôle.

L’empereur et certains lettrés émettent des oppositions de principes. Les incidents sont nombreux, en particulier l’affaire impliquant Sugawara no Michizane 菅原道真 (845-903). Celui-ci, lettré brillant, effectue malgré sa naissance commune une carrière remarquable, qui le conduit au poste de Grand Ministre de droite. Il obtient la protection de l’empereur Uda 宇多 (867-931) et de l’empereur Daigo 醍醐 (885-930). Son influence politique est réelle, c’est lui qui supprime par exemple les ambassades envoyées en Chine. Son opposition au comportement des Fujiwara est très forte. Ceux-ci s’arrangent pour monter une cabale, obtenir sa destitution et son exil en 901 au Dazaifu, où il meurt deux ans plus tard.

Cet échec illustre bien le manque de cohésion des lettrés et des fonctionnaires. Ils ne se sont jamais érigés en parti comme en Chine. Les raisons sont multiples : l’affaiblissement du régime des codes d’une part, le fait que les lettrés soient sous la protection directe des grandes familles d’autre part. Ce dernier point les empêche de s’unir contre la politique des grands clans justement. Peu après la mort de Michizane, la foudre provoque l’incendie de bâtiments officiels, et on y voit la manifestation de l’esprit en colère du défunt. Les Fujiwara lui érigent alors un sanctuaire (divinisé sous le nom de Tenjin 天神 , il devient l’une des divinités shinto les plus populaires, comme dieu protecteur des études).

Fujiwara no Tadahira

Fujiwara no Tadahira

Au début du 10e siècle, Fujiwara no Tokihira 藤原時平 (871-909), fils de Mototsune, domine la vie de cour. Il se heurte à l’empereur Daigo qui refuse de céder à ses exigences (accession à des rangs élevés pour les membres de sa famille). Après 930 cependant, les Fujiwara finissent par obtenir toutes les charges qu’ils désiraient. Le frère de Tokihira, Fujiwara no Tadahira 藤原忠平 (880-949) obtient la charge de régent (sessho 摂政), qui lui permet de gouverner pendant la minorité des empereurs. Elle est bientôt associée au titre de grand chancelier (kanpaku 関白). Ce terme désigne à l’origine le secrétaire de l’empereur. Dans les faits, cela signifie que toutes les pièces officielles passe entre ses mains. Avec ses deux charges, les Fujiwara assoient leur pouvoir et tiennent complètement l’appareil d’Etat (nomination des membres de la haute administration).

L’empereur est réduit à un rôle de pure forme, et ne fait que contresigner les décisions. Il devient une figure rituelle, enfermée dans un rôle sacré de représentation et de cérémonie. A l’époque d’Heian, le cérémonial de cour s’appesantit sous l’effet du bouddhisme ésotérique et de la doctrine du yin et du yang. L’empereur est accablé sous un poids d’obligation : protocole, cérémonies, rites.

Sa vie est réglée par des interdits, les mono-imi 物忌 . On considère que les actes de la vie sont porteurs de sens : ceux de l’empereur dirigent la prospérité de l’Etat. Ainsi les interdits concernent certains déplacements (directions interdites selon les jours, heures d’immobilité), certaines nourritures, certaines actions (en particulier voir certaines personnes). Les abdications se multiplient, dans une volonté de retrouver une liberté d’action, en particulier politique. Ainsi, les empereurs, à fonction rituelle unique, sont en général jeunes, ce qui profite d’autant plus aux Fujiwara. Ceux-ci n’hésitent pas non plus à faire abdiquer les empereurs ou à écarter les princes gênants.

L’évolution administrative

Fujiwara no Michinaga

Fujiwara no Michinaga

Le gouvernement de Fujiwara no Michinaga 藤原道長 (966-1027), arrière-petit-fils de Tadahira, marque l’apogée de la domination des Fujiwara, dans une période de relative prospérité. Ceux-ci accaparent le pouvoir, au détriment du régime des codes qui connaît une accélération de sa perte de substance. A l’époque de Nara, une trentaine de familles occupent les hauts postes. Aux 10ème et 11ème siècles, elles ne sont plus que quatre, tous les plus hauts titres étant détenus par les Fujiwara.

Ils doivent cependant veiller à s’attirer la sympathie de la population de la capitale. Ils développent des réseaux avec les fonctionnaires moyens de la capitale (clients) et les familles locales en province (mariage des cadets Fujiwara): les carrières administratives sont déterminées par des liens personnels. Il devient de plus en plus nécessaire de rentrer dans leurs bonnes grâces. De manière officielle, certains fonctionnaires entrent comme membres de leur maison : ceux-ci doivent fournir divers services (escortes, transports) en échange d’une protection (carrière, rémunération). Ces relations s’expriment par un système classique de dons et de contre-dons entre patrons et clients.

Les conséquences sur ce qui tient lieu d’économie sont que les circuits officiels de commerce périclitent. Les marchands de Kyoto entrent aussi sous la protection des grandes familles. Le désintérêt pour la politique réelle du pays s’accentue. Le 11ème siècle voit la constitution de domaines dans les provinces, dont le gouvernement est laissé à l’autonomie de familles locales ou envoyées depuis la capitale. Les rivalités se manifestent aussi au sein de la propre famille Fujiwara qui s’est constituée en de nombreuses branches collatérales. Les personnes en trop sont ainsi envoyées en province, comme gouverneurs (juryo 受領), bientôt surnuméraires. Un seul dirige effectivement la province, les autres, juste titrés, restent à la capitale en attendant de monter dans la hiérarchie.

Extrait de l'Engishiki

Extrait de l’Engishiki

Le désintérêt de la politique provinciale et la constitution de réseaux privés de gouvernement sapent l’autorité de la cour sur l’ensemble du territoire (perte de réalité du régime). Les Fujiwara maintiennent leur pouvoir en se basant sur la hiérarchie et sur le régime des codes en perdition: ils commandent la compilation de lois désuètes ou sans réalité administrative. Tout ce qui les intéresse, c’est le protocole qui y est associé et qu’ils cherchent à fixer (le règlement de l’ère Engi – le Engishiki –, une des sources principales d’informations sur le gouvernement de Nara, a ainsi pu être préservé).

Les résultats du gouvernement des Fujiwara

A l’époque d’Edo et de Meiji, les historiens ont été sévères avec les Fujiwara. Ils n’ont vu en leur politique qu’un affaiblissement de l’Etat, la suppression d’un régime à l’ambition d’éducation, l’amollissement des mœurs, le désintérêt des affaires du pays. Cette réflexion s’appuie sur la chute des Fujiwara devant les guerriers et l’image d’intrigues en apparence futiles qui reste de leur époque. En réalité, ils n’ont pu se maintenir que par une forte habileté politique, même si ce terme ne désigne certainement pas la même réalité qu’aujourd’hui.

Parler de négligence des frontières cache le fait qu’à cette époque, les menaces extérieures sont inexistantes. A l’intérieur, les révoltes locales ont été réprimées. Un vrai mouvement profond d’opposition au régime ne verra le jour qu’aux 11ème et 12ème siècles.

Le Dit du Genji

Le Dit du Genji

De plus, Kyoto devient un centre culturel éminemment brillant. La vie de la capitale est rythmée de cérémonies extrêmement nombreuses, les nenjugyoji 年中行事 : rites et prières, danses, concerts… La ville a une influence profonde sur la vie de l’aristocratie qui y réside. En effet les relations entre les nobles sont marquées par l’importance décernée aux activités culturelles (composition poétique, etc.). Ce centre unique de culture fixe encore plus les fonctionnaires : la doctrine bouddhique a supprimé la peine de mort, et l’exil apparaît comme la peine la plus lourde. Ce climat de cour cultivée marque un premier véritable apogée de la culture japonaise, et l’affirmation d’une sensibilité propre (10ème, 11ème siècles). La culture est volontairement coupée de la Chine, et développe ses propres valeurs. Cela n’exclut pas un certain formalisme (codification de plus en plus lourde de la poésie des waka 和歌). C’est une grande époque pour la prose, en particulier féminine. Les hommes écrivent la prose en chinois classique qui reste le moyen d’expression noble, les femmes en japonais (utilisation du syllabaire hiragana).

C’est de cette particularité que naîtront les grands chefs-d’œuvre de l’époque d’Heian, écrits en japonais par des femmes. Les plus célèbres d’entre elles sont Izumi Shikibu 和泉式部 (Journal et poèmes), Murasaki Shikibu 紫式部 (Genji monogatari 源氏物語 , « Dit du Genji »), et Sei Shonagon 清少納言 (Makura no soshi 受草子 , « Notes de chevet »). Elles sont issues de la noblesse moyenne attachée à la noblesse de la cour, et en ont ainsi une connaissance intime qui transparaît dans leurs œuvres. Leurs noms véritables sont inconnus ; nous les connaissons sous les noms, issus de leurs fonctions, que leur a donnés la tradition. Ce n’est pas pour autant une littérature pour femmes ; rapidement, le Dit du Genji est reconnu comme un chef-d’œuvre, y compris par de grands dignitaires Fujiwara ou autres.

L’héritage des Fujiwara

On ne peut pas porter qu’un jugement négatif sur les actions des Fujiwara (accaparement du pouvoir, ou baisse de l’autorité de l’Etat). Le plus important en fait est qu’ils ont contribué à faire de leur époque ce qui restera dans les mémoires comme un âge d’or de la civilisation, un raffinement de la culture. Ils inscrivent pour des siècles le prestige de l’empereur ; grâce à eux, l’institution impériale survit lorsque les guerriers prennent le pouvoir, à cause de la fascination de ces-derniers pour cette richesse, dont ils chercheront à acquérir une part de prestige.

Jusqu’à l’époque de Meiji, la volonté des guerriers d’obtenir des grades, des distinctions, des rangs de cour, devenus titres de noblesse dans une simple hiérarchisation, restera. La cour, seule habilitée à les délivrer, survivra à ce titre. Quand les guerres civiles amèneront une misère noire, la cour, presque réduite à l’état de mendicité, recevra toujours des guerriers, des riches marchands.

Les Fujiwara portent la civilisation et la culture japonaises à un tel degré de brillance qu’ils imprimeront pour des siècles un sentiment de nostalgie, d’impossibilité de les dépasser, ou une volonté de les surpasser. Dans ces conditions, les Fujiwara vont perpétuer leur renommée et permettre la survie de leurs institutions.

Source: Dacodoc

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