Oishi Kuranosuke et les 47 ronin

Oishi Yoshio, plus connu sous le nom de Oishi Kuranosuke, est un samouraï né le 24 avril 1659 et mort le 20 mars 1703. Il a officié durant la longue période Edo, qu’on appelle aussi période Tokugawa, qui a duré de 1603 à 1868. Oishi Kuranosuke n’est pas issu d’un clan influent et aurait pu avoir une vie tout à fait banale. Mais l’Histoire en a décidé autrement, en le plaçant à la tête des légendaires 47 rônin.

Le clan d’Oishi Kuranosuke

Oishi Kuranosuke ne faisait pas partie d’un grand clan, mais il était le chambellan, ou «karo» d’Asano Naganori, dont la famille était une branche du puissant clan Asano, basé à Hiroshima.

Le premier membre influent du clan Asano est Asano Nagamasa, né en 1526 et mort en 1610. Il est le beau-frère et l’un des principaux conseillers de Toyotomi Hideyoshi, le deuxième unificateur du Japon. Le clan jure ensuite fidélité à Tokugawa Ieyasu, le troisième et dernier unificateur du Japon, ce qui lui confère une grande puissance et un fief conséquent. C’est le fils d’Asano Nagamasa, Asano Nagaakira, qui hérite du domaine d’Hiroshima grâce à son rôle dans le siège d’Osaka, une campagne dont je reparlerai plus tard.

Asano Naganori est donc le daimyo du domaine d’Ako. Il est né le 28 septembre 1667 et meurt le 21 avril 1701. Oishi Kuranosuke est son «karo»: il gère quotidiennement le château en l’absence de son seigneur. Mais pourquoi un daimyo aurait-il besoin d’un samouraï de rang inférieur pour gérer son domaine? A cause de la politique du «sankin-kotai», qu’on pourrait traduire par «alternance de services»: elle oblige les daimyos des provinces à passer une année sur deux dans une résidence de la capitale, Edo, et d’y laisser femmes et enfants lorsqu’ils repartent dans leur domaine provincial. L’avantage est double: le sankin-kotai permet au shogun d’avoir des otages en cas de soulèvement d’un domaine, et il appauvrit considérablement les daimyo qui sont forcés d’entretenir deux résidences au lieu d’une seule. Durant le séjour annuel d’Asano Naganori à Edo, c’est donc Oishi Kuranosuke qui gère le domaine d’Ako ainsi que ses amouraï.


Asano Naganori occupe de petits postes à Edo, plus honorifiques qu’autre chose. Il finit pourtant par être désigné par le shogun comme l’un des deux officiels chargés d’accueillir les émissaires de l’Empereur Higashiyama venus de Kyoto.

Le shogun de cette époque se nomme Tokugawa Tsunayoshi. On le surnomme le «shogun chien» car il édite de nombreuses lois visant à protéger les animaux, en particulier les chiens. Parce qu’il est né l’année du chien. Le summum de cette politique est l’installation de mangeoires pour environ 100.000 chiens, nourris avec du riz et du poisson, payés avec les taxes des habitants d’Edo.

Contexte historique

Parce qu’il va accueillir les officiels de Kyoto, Asano Naganori doit apprendre le protocole auprès d’un koke, ou maître des cérémonies, nommé Kira Yoshinaka. Seulement, les relations entre les deux hommes se détériorent très vite. Selon la plupart des versions, Kira Yoshinaka était corrompu jusqu’à l’os et demandait des pots-de-vin très importants en échange de ses enseignements, ce que Naganori refusait. A partir de ce moment, le koke ne perd pas une occasion de rabaisser et d’humilier son élève jusqu’à ce jour fatidique.

Le seigneur Asano tente de tuer le Koke

Le seigneur Asano tente de tuer le Koke

Le 21 avril 1701, après que Kira Yoshinaka l’ait traité de cul-terreux (ou une insulte du même acabit), Asano Naganori dégaine son wakizashi et tente de l’assassiner dans le Couloir des Pins, au château d’Edo. Il ne parvient qu’à le blesser légèrement à la tête, avant d’être maîtrisé par les spectateurs du drame. Étant donné qu’il est strictement interdit de tirer son arme au château, la sentence est immédiate et appliquée le jour même: le daimyo d’Ako est condamné à se faire seppuku. Le château d’Ako et son domaine se voient confisqués par le shogunat et tous les samouraï au service de Naganori sont condamnés à devenir des ronin. Quant à Kira Yoshinaka, il s’en tire sans aucune sanction.

Les faits d’arme des 47 ronin

La première mesure d'Oishi Kuranosuke est de convaincre les samouraï au service d’Asano Naganori de livrer le château aux envoyés du shogun sans heurts. Leur résister les mènerait à une mort certaine, or l’ancien kuro a d’autres plans. Le premier d’entre eux est d’essayer d’éviter la disgrâce des Asano du domaine d’Ako. Il demande au shogun l’autorisation pour Asano Daigaku Nagahiro, le frère et héritier d’Asano Naganori, de lui succéder mais cela lui est refusé.

Il s’emploie donc à son autre et bien plus ambitieux plan. Lui et 46 autres guerriers de l’ancien domaine, devenus ronin, décident de venger leur daimyo en assassinant le koke Kira Yoshinaka. Bien évidemment, ce dernier se doute que les fidèles de Naganori vont tenter quelque chose et renforce la garde autour de sa personne tout en envoyant des espions surveiller tout ce petit monde, Oishi Kuranosuke en priorité.

Ce que les 47 ronins font durant un an et demi varie selon les très nombreuses versions de l’histoire. Ce qui est certain, c’est qu’ils s’emploient à tromper la vigilance de Kira Yoshinaka tout en restant en contact entre eux. Oishi Kuranosuke, connu pour être un homme calme et mesuré, feint d’être complètement anéanti par la déchéance du clan Asano et se livre à toutes sortes d’excès dans les maisons de geisha de Kyoto. Il coupe les ponts avec sa femme et ses enfants: cela entérine sa réputation d’homme détruit tout en évitant les représailles qui pourraient s’abattre sur sa famille. Seul son fils aîné Oishi Chikara reste en contact avec lui… Pour la simple et bonne raison que Chikara fait partie des 47 ronins ayant fait le serment de tuer Kira Yoshinaka.

Le koke finit par relâcher sa surveillance et devient de moins en moins méfiant. Pendant ce temps, les ronin, parfaitement coordonnés par Kuranosuke, parviennent à obtenir les plans de la maison de Kira Yoshinaka et font entrer à Edo assez d’armes pour tout le monde, ou les fabriquent. Tous finissent par rejoindre la capitale et établissent un plan: son but est de trouver le seigneur Kira, lui trancher la tête et aller la déposer en offrande sur la tombe de leur défunt maître Asano Naganori, inhumé au temple Sengaku-Ji.

Début de l'attaque des 47 ronin

Début de l’attaque des 47 ronin

L’attaque a lieu le 30 janvier 1703, au petit matin alors que le soleil ne s’est pas encore levé et que la capitale est recouverte de neige. Le groupe de guerriers se sépare en deux: ceux menés par Oishi Kuranosuke, qui attaquent par la porte principale, et ceux menés par Oishi Chikara, qui mènent l’assaut par derrière. Le code est le suivant: un coup de gong donnera le signal de l’attaque, et un coup de sifflet marquera la mort de Kira Yoshinaka. Des archers sont postés un peu partout, y compris sur les toits, pour abattre les éventuels messagers qui voudraient chercher de l’aide. Quatre ronin escaladent les murailles, neutralisent les portiers et les ligotent.

Le coup de gong est donné, et l’équipe de Kuranosuke défonce la porte principale. Les gardes de Yoshinaka tiennent la position et empêchent les ronin d’entrer. L’escouade de Chikara, qui est parvenu à entrer, les prend à revers. Commence alors la fouille de la maison de Kira. Le reste des hommes de Kira Yoshinaka qui dorment dans des baraquements extérieurs sont maintenus à distance par les archers.

Dans le bâtiment principal, les ronins blessent ou tuent les derniers guerriers du koke. Les femmes et les enfants sont épargnés, conformément à ce qui a été décidé dans le plan. A l’issue d’une longue recherche, ils finissent par trouver Kira Yoshinaka caché dans l’appentis d’une cour intérieur. Le coup de sifflet final est donné, et le seigneur Kira est ensuite décapité.

La tête du Koke est lavée avant d'être présentée sur la tombe du seigneur Asano

La tête du Koke est lavée avant d’être présentée sur la tombe du seigneur Asano

Le soleil commence tout juste à se lever lorsque les ronin partent vers le temple Sengaku-ji, où se trouve la tombe de leur seigneur. Une fois là-bas, ils lavent la tête de leur ennemi et la présentent en offrande à Asano Naganori. Ils font finalement don de leur argent au temple et demandent aux prêtres sur place qu’ils soient enterrés avec le daimyo Asano, car ils ne savent que très bien ce qui leur arrivera ensuite. Une fois tout ceci réglé, ils finissent par se rendre aux hommes du shogun.

Ce dernier est pris dans un dilemme: ces ronin ont défié son autorité en tuant Kira Yoshinaka malgré le jugement rendu. D’un autre coté, ils ont suivi les préceptes du bushido, et cela leur a valu par-dessus le marché une popularité extraordinaire auprès du peuple. Tokugawa Tsunayoshi décide de trancher (c’est le cas de le dire) en les condamnant à mort par seppuku. C’est à dire de manière honorable, et pas en leur tranchant la tête comme de vulgaire brigands. Le 20 mars 1703, Oishi Kuranosuke ainsi que son fils Chikara et les autres ronins se font seppuku. Conformément à leurs dernières volontés, ils seront enterrés au Sengaku-ji, face à la tombe de leur seigneur.

Les 47 rônin passent à la postérité

S’il est bien une légende japonaise populaire, c’est celle des 47 rônin. L’histoire est très vite adaptée en pièce de théâtre, kabuki et bunraku, et ce pendant des siècles. Encore de nos jours, le thème est fréquemment repris au Japon. Il fut adapté quelques fois au cinéma, mais plus souvent encore à la télévision.

C’est d’ailleurs la popularité de l’histoire qui rend le travail historique ardu: les 47 rônin sont très vite devenus une fierté nationale, repris selon les convenances pour diverses propagandes. Le mythe a fini par se mêler à l’histoire et il devient difficile même encore aujourd’hui de démêler le vrai du faux. C’est la raison pour laquelle je ne vous ai livré qu’une version concise de l’histoire: une foultitude de détails sont encore sujets à controverse. Même dans tout ce que je vous ai raconté.

Mais c’est bien là la preuve que, par leur bravoure et leur valeur, Oishi Kuranosuke et ses 46 hommes sont passés du statut de samuraï épris de vengeance à celui de légendes vivantes. Conscients de la mort qui les attendait au bout de leur périple, ils n’ont pourtant pas hésité à aller jusqu’au bout.

On notera qu’Oishi Kuranosuke aura fait d’une pierre deux coups: en voyant la valeur des hommes d’Ako, le shogun décide de rétablir le nom d’Asano en réhabilitant Asano Daigaku Nagahiro, le jeune frère de Naganori, même s’il n’a plus à présent qu’un dixième des terres de son aîné.

Maître Jean-Jacques

Maître Jean-Jacques est passionné par l'Histoire du Japon, ainsi que certaines parties de son folklore.

Poussez les portes de son dojo pour profiter de ses enseignements en vidéo.

Les derniers articles par Maître Jean-Jacques (tout voir)

2 thoughts on “Oishi Kuranosuke et les 47 ronin

  1. Merci pour ce très bel article.
    Il.me semble qu un film japonais est sorti il y a quelques années ou la scène finale dure plus de 45 minutes?

    • C’est très probable, oui. Les 47 ronins est l’une des histoires les plus populaires du Japon, elle est donc fréquemment adaptée. Malheureusement (pour nous), elles n’arrivent que très rarement jusqu’en France.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *