Une réévaluation du massacre de Nankin (2/4) – Comment?

Entre décembre 1937 et février 1938 (date à laquelle la situation a commencé à revenir à la normale), les habitants de Nankin ont légitimement pu éprouver le sentiment de vivre au milieu d’un chaos dans lequel une armée violente et cruelle fit tout pour rendre leur quotidien aussi infernal que possible, quand elle n’en voulait pas directement à leur vie.

La violence de la guerre

Ces événements ne relèvent pourtant pas d’une violence systématique ou absurde. Il est absolument essentiel de distinguer ici trois types de violence de masse dont les circonstances et les conséquences diffèrent grandement, et dont le premier pourrait être décrit par l’expression «massacre de guerre». Pour l’armée japonaise, qui avait subi des dommages importants dans la bataille de Shanghai (août-novembre 37), la prise de Nankin constitua une formalité qui n’occasionna que des pertes légères (environ 1.000 morts).

Les choses ont été totalement différentes du côté chinois. Jusqu’au 11 décembre, Chiang Kai-shek ordonna à ses troupes massées derrière les murs de Nankin, dont les portes étaient presque toutes bloquées, de défendre la ville jusqu’à la mort. Mais alors qu’aucune attaque significative des Japonais n’avait eu lieu, il imposa une retraite immédiate le 12 décembre. Une terrible panique s’ensuivit, les officiers laissant parfois leurs hommes derrière eux pour fuir plus vite, et des soldats mal informés tirant sur ce qu’ils croyaient être des déserteurs. La ville ayant été presque totalement encerclée par les Japonais, la seule issue était le fleuve Yangtsé. Des milliers de soldats ont péri dans la panique, broyés par la foule qui tentait de s’échapper par l’unique et étroite porte de la ville, tombant des murs d’enceinte, noyés dans les eaux glacées du fleuve lorsque leurs embarcations surchargées se renversaient ou qu’ils essayaient de traverser à la nage, parfois tués par les soldats de leur propre armée.

Entrée de l'armée impériale japoniase à Nankin

Entrée de l’armée impériale japoniase à Nankin

Probablement encore plus nombreuses furent les victimes des tirs de la flottille japonaise postée sur le fleuve. Le combat était clairement à l’avantage des Japonais, les Chinois n’ayant alors ni les moyens ni la volonté de contre-attaquer. Mais la garnison de Nankin ayant clairement refusé de se rendre à l’ultimatum dûment lancé par l’armée japonaise le 10 décembre, cet énorme «massacre de guerre» ne contredit en rien les règles communément admises de la guerre. Quelle armée aurait renoncé à tirer parti d’un tel déséquilibre? Le dernier cas en date est probablement la destruction de l’armée irakienne se retirant du Koweït par les forces aériennes américaines en 1991.

L’extermination des soldats chinois

Pourtant, les événements survenus juste après cet épisode vont totalement à l’encontre des pratiques classiques et universellement acceptées de la guerre, et, plus précisément, à l’encontre de la Convention de Genève de 1929. Cette dernière fut signée mais non ratifiée par le Japon. Vus de l’état-major japonais, ces événements ne constituaient sans doute qu’une suite logique à une bataille dont l’objectif était l’élimination totale des forces de Chiang. Mais les pires exactions criminelles (tant du point de vue de la morale universelle que du droit international) qui eurent lieu à Nankin, ou plus précisément aux alentours de Nankin, consistèrent en un massacre systématique de soldats chinois désarmés. La plupart d’entre eux s’étaient rendus, parfois par unités entières, avec une relative confiance. De leur propre aveu, les soldats japonais auraient pu être rapidement dépassés si cette masse de prisonniers, dont certains n’étaient pas complètement désarmés, s’était rebellée. Certains d’entre eux ont invoqué par la suite le nombre important de soldats en civil qui avaient été arrêtés – comme si le fait que les soldats se soient débarrassés de leurs uniformes constituait une raison suffisante pour les exécuter. L’argument n’est en aucun cas recevable. En effet, les soldats en uniforme qui s’étaient rendus dans les règles furent traités avec aussi peu d’égards que les soldats en civil ayant tenté de se mêler à la population. Mais ces derniers auraient-ils réellement essayé de se cacher s’ils n’avaient pas eu de bonnes raisons de craindre pour leur vie?

Exécutions sommaires

Exécutions sommaires

Le massacre fut délibéré et sans pitié. Les violences durèrent plusieurs semaines, même si l’essentiel du massacre eut lieu dans les premiers jours: en janvier, plusieurs milliers de «soldats en civil» étaient encore arrêtés pour être exécutés. Rares furent ceux qui échappèrent à la mort. Même à l’intérieur de la Zone de sécurité, les camps de réfugiés étaient passés au peigne fin. Tous les Chinois devaient être enregistrés à partir du 26 décembre. Selon John Rabe, 20.000 arrestations eurent lieu ainsi. Tous les hommes en âge de combattre étaient examinés de près: une coupe de cheveux militaire, un front plus pâle que le reste du visage (les soldats portaient des casques) ou une marque rouge sur l’épaule qui porte le fusil étaient autant de condamnations à mort. Des milliers de civils de sexe masculin appartenant au groupe d’âge 15-45 ans (peu nombreux car beaucoup avaient fui la ville en laissant leur famille derrière eux) furent pris dans les mailles du filet. Les officiers japonais préféraient arrêter tout homme qui aurait pu être un soldat, selon le principe «mieux vaut dix innocents morts qu’un ex-soldat en liberté». La directive émise le soir du 13 décembre par la 6e brigade de la 9e division est, à ce titre, révélatrice: «… vous devez arrêter toute personne susceptible d’être un soldat en civil et le tenir prisonnier dans un lieu approprié (…) Vous devez considérer tout homme adulte jusqu’à la cinquantaine comme un soldat égaré ou en civil, et par conséquent l’arrêter et le tenir prisonnier».

En ce qui concerne les exécutions, les ordres furent probablement transmis oralement ou écrits dans le style ambigu caractéristique des «solutions finales». Quelques directives extrêmement explicites nous sont malgré tout parvenues. Ainsi, l’ordre reçu le 13 décembre par le 1er bataillon du 66e régiment d’infanterie, 114e division: «Vous exécuterez tous les prisonniers conformément aux ordres de votre brigade. En ce qui concerne la méthode d’exécution, pourquoi ne pas constituer des groupes de douze soldats que vous attacherez ensemble et fusillerez les uns après les autres?».

Un tel modus operandi était déterminé par la recherche de la rapidité, de l’efficacité et de l’effet de surprise. De nombreux prisonniers de guerre furent passés à la baïonnette ou décapités au sabre – ce que les soldats japonais considéraient comme une distraction de première qualité et leurs chefs comme un bon entraînement – mais, vu l’ampleur de la tâche, il était plus rapide et plus pratique de concentrer le feu de plusieurs mitrailleuses sur des groupes plus importants, puis de brûler les corps avec de l’essence. Il y eut des survivants, d’où les informations abondantes dont nous disposons sur ces exécutions. Les cibles, les procédés et les résultats furent partout plus ou moins les mêmes, et ce quelle que soit l’unité japonaise impliquée, la date ou l’attitude des prisonniers de guerre. Aucun groupe important de prisonniers n’échappa à la mort pour être envoyé dans un camp ou pour être libéré. Les plus chanceux furent choisis pour être coolies par une armée japonaise souffrant d’un déficit logistique chronique. Mais même ces derniers finissaient souvent exécutés lorsque l’on n’avait plus besoin d’eux ou lorsque les soldats voulaient se distraire. La déception exprimée par l’officier d’état-major Sakakibara en témoigne: «Je comptais utiliser les prisonniers comme main-d’œuvre à Shanghai, mais ils furent tués alors que j’étais en déplacement». D’après ce que nous savons, aucun soldat japonais ne fut puni pour ces crimes, du moins durant cette période.

Massacre de soldats

Massacre de soldats

Le but était de gagner la guerre, mais aussi d’anéantir la base du Guomindang. Les fonctionnaires étaient donc considérés comme des ennemis. Plus de 50 des 400 policiers «offerts» par l’ancienne municipalité au Comité international furent ainsi arrêtés et exécutés, de même que quelques balayeurs des rues et 43 des 54 employés restés à leur poste dans la centrale électrique et considérés à tort (ils appartenaient au secteur privé) comme des fonctionnaires d’Etat.

Les multiples violences contre les civils

La troisième et dernière catégorie de violences a touché les civils en tant que civils et non plus, comme ce fut le cas pour les hommes jeunes, en tant que soldats potentiels. Plus profondes, plus étalées dans le temps mais moins systématiques et meurtrières, ces violences peuvent être divisées en trois sous catégories. Les innombrables viols (de 8.000 à 20.000 d’après les témoins occidentaux) furent plus que toute autre chose à l’origine de l’atmosphère de terreur qui régnait parmi les réfugiés durant cette période. Si le nombre de femmes appartenant à la tranche d’âge la plus exposée (entre 15 et 40 ans) peut être évalué à un maximum de 50.000, et même si l’on prend en compte les fréquents viols multiples qui leur furent infligés, nous pouvons conclure sans prendre trop de risques que, dans ce court intervalle de deux mois, une proportion très importante de ce groupe d’âge (probablement entre 10 et 30 %) fut victime de crimes sexuels. D’après les membres du Comité international, plus de 1.000 femmes pouvaient être violées certains jours (ou, plus précisément, certaines nuits) de décembre. Aucune femme ne pouvait se sentir à l’abri: sur le seul campus de l’université, la plus jeune victime recensée avait 9 ans et la plus âgée 76 ans.

Massacre de civils

Massacre de civils

Plusieurs facteurs aggravants sont à prendre en compte: les soldats agissaient généralement en petits groupes, la plupart des viols semblent donc avoir été collectifs; les viols se déroulaient souvent sous les yeux d’autres femmes réfugiées, et, bien que moins fréquemment, en présence des familles terrorisées; les femmes étaient souvent emmenées dans les lieux de casernement des soldats et n’étaient libérées que le matin suivant, et parfois après plusieurs jours ou plusieurs semaines – dans ce cas, elles pouvaient être utilisées comme servantes le jour et esclaves sexuelles la nuit; la violence (encore une fois à l’aide de la baïonnette) était la règle lorsque la victime ou ses proches résistaient et le meurtre n’était pas rare, même s’il n’était pas non plus monnaie courante. Bien souvent, les femmes étaient poussées ou forcées à se prostituer: il semblerait que le dégradant système des «femmes de réconfort» soit né à Nankin avant de s’étendre plus tard à d’autres régions.

Nous venons de mentionner le meurtre des membres de la famille (amis, voisins) au cours d’un viol. Plus généralement, le moindre obstacle à la volonté des soldats japonais, la plus légère réticence à suivre leurs ordres (généralement donnés en japonais, parfois dans un chinois approximatif…), toute tentative de se cacher ou de fuir pouvait être punie de mort. D’après le Révérend John Magee du Comité international, les soldats japonais «ne se sont pas contenté de tuer les prisonniers, ils s’en sont également pris aux citoyens ordinaires, tous âges confondus. Nombre d’entre eux ont été tirés à vue comme des lapins. La ville est jonchée de cadavres (…) Les Chinois sont souvent peureux et se mettent bêtement à courir lorsqu’ils sont interpellés. C’est ce qui s’est passé avec cet homme (…) Lorsqu’ils l’ont tué, les deux soldats japonais n’ont pas fait plus cas de lui que s’il s’était agi d’un rat, continuant à fumer et à plaisanter».

Ces meurtres, que l’on pourrait presque qualifier d’aveugles, constituent la deuxième sous-catégorie de violences perpétrées à l’encontre de la population civile. L’enquête la plus approfondie sur ces violences a été réalisée après mars 1938 par un sociologue de l’Université de Nankin membre du Comité international, Lewis S.C. Smythe. Il fut aidé dans cette tâche par une vingtaine d’étudiants. Les chiffres recensés pour les villages du Jiangning xian, proche de Nankin, sont particulièrement révélateurs: sur 9.160 meurtres, plus des trois quarts concernent des hommes. 59 % d’entre eux font partie du groupe d’âge 15-44 ans et furent donc généralement considérés comme soldats potentiels. Mais seulement 11 % des meurtres de femmes concernent ce même groupe d’âge – celui dans lequel on compte le plus de viols – alors que 83 % concernent les femmes de 45 ans et plus (et 39 % les femmes de 60 ans et plus).

Ces données semblent confirmer ce que démontrait déjà un grand nombre de cas individuels: les personnes âgées, et particulièrement les femmes âgées, sont restées pour tenter de protéger leur maison ou leur commerce tandis que leurs familles, pensant qu’elles seraient épargnées par les Japonais, s’étaient cachées ou réfugiées dans les camps de la Zone de sécurité. En réalité, les soldats japonais les ont rarement épargnées lors des pillages et incendies auxquels ils se livraient. Nombre d’entre elles ont ainsi été brûlées vives dans leur propre maison. Par ailleurs, de nombreuses mères et grand-mères sont mortes pour avoir tenté de s’opposer au viol de leur fille ou petite-fille. De nombreux cas individuels semblent indiquer que les membres de la famille étaient plus souvent exécutés que la victime du viol elle-même. Les statistiques de Smythe nous fournissent une dernière information importante concernant les enfants: le groupe d’âge 5-14 ans représente 8 % des morts (légèrement plus de garçons que de filles), et le groupe d’âge 0-4 ans environ 2 %. Les Japonais n’étaient donc pas des tueurs d’enfants acharnés.

Massacre de civils

Massacre de civils

La troisième et dernière sous-catégorie de violences contre les civils concerne les innombrables pillages et actes incendiaires qui rendaient la vie pratiquement impossible dans les quartiers situés en dehors de la Zone de sécurité. Dans une ville pourtant peu touchée par la guerre elle-même, environ un tiers des bâtiments fut entièrement ou partiellement détruit, et ce de façon systématique, pendant plusieurs semaines. Les habitants furent dévalisés, même du peu d’objets et de nourriture qu’ils avaient pu emporter dans les camps de réfugiés. Pire encore: le pillage méthodique, rue après rue, de magasins qui étaient ensuite brûlés. Les commerces ne bénéficiaient pas de la protection du Comité international, la Zone de sécurité regroupant principalement les bâtiments administratifs, scolaires et médicaux. Ces pillages étaient bien organisés. Les officiers dirigeaient leurs hommes dans ces expéditions peu glorieuses; des convois entiers de camions transportaient les biens volés.

Les plus haut gradés profitaient parfois sans vergogne de ces razzias. Le lieutenant général Nakajima Kesago – ancien chef de la police militaire, la redoutable Kempeitai – répondit ainsi à son commandant en chef, le général Matsui Iwane, qui le blâmait pour sa cupidité: «En quoi le vol d’œuvres d’art est-il si grave quand c’est tout un pays avec ses vies humaines que nous volons? A qui profiteront ces biens si nous les laissons derrière nous?». Son cynisme mis à part, cette remarque nous renseigne sur les véritables intentions des Japonais (ou d’une partie des Japonais?): il ne s’agissait certainement pas de se livrer à un génocide de la population chinoise, mais de provoquer son appauvrissement, la désintégration de la société, la dislocation des structures politiques et la dégradation de la culture. Ce projet fait écho à la tentative japonaise de diviser la Chine en autant de territoires que possible (cette politique fut revisée en 1939-1940 en raison de la résistance inattendue des Chinois) et à l’inquiétant développement du commerce de produits stupéfiants qui avait alarmé le Comité international dès le printemps 1938. Nous développerons ces points dans la troisième partie de l’article.

Jean-Louis Margolin

Maître de conférences en histoire, Université Aix-Marseille
Institut de Recherches Asiatiques (IrASIA, UMR 7306), Marseille

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