Une réévaluation du massacre de Nankin (3/4) – Combien?

Le décompte des victimes aurait dû demeurer une question de second plan, dans la mesure où les preuves que des massacres de grande envergure ont eu lieu à Nankin sont accablantes et scientifiquement incontestables. Il est prouvé que l’exécution des prisonniers de guerre fut systématique et organisée en fonction de la hiérarchie militaire. De même, il est prouvé que les militaires les plus gradés tolérèrent les violences contre les civils, s’ils n’y participaient pas directement. Ces preuves ne datent pas d’hier: elles ont fourni les bases de la sentence de mort prononcée contre le général Matsui en 1948.

Cependant, les querelles idéologiques ont tellement obscurci le légitime débat scientifique sur le nombre de victimes qu’un réexamen de cette question est nécessaire. La tâche est ardue, car le décompte final est le résultat de plusieurs massacres ayant touché différents groupes-cibles: prisonniers de guerre, civils arrêtés comme soldats potentiels, femmes violées et leurs familles ou amis, sans oublier les meurtres commis « à l’aveugle » ou « accidentellement », souvent liés aux pillages et incendies. La difficulté est telle que de nombreux auteurs, se conformant aux méthodes contestables utilisées lors du procès de Tokyo (1946-48), ont tenté de trouver des « raccourcis » vers la vérité. De notre point de vue, ces raccourcis ne mènent nulle part.

Deux fausses pistes

La méthode qui pourrait sembler la plus simple est l’inventaire et l’évaluation détaillée de chaque tuerie de grande taille. Il est en effet acquis que la plupart des victimes ont trouvé la mort lors de ces massacres, à Nankin ou, plus fréquemment, dans les environs de Nankin. De nombreux documents (rapports de l’armée japonaise, journaux rédigés par des soldats japonais, témoignages oraux ou déclarations écrites de survivants ou témoins chinois, journaux et lettres d’Occidentaux résidant à Nankin, etc.) fournissent des chiffres précis, probablement sur la totalité de ces massacres. C’est tout d’abord l’énumération de ces événements, survenus en l’espace de quelques jours et dans une aire géographique restreinte, qui pose problème: il est souvent pratiquement impossible, en présence de deux sources différentes, de savoir si les massacres décrits sont bien deux événements distincts, ou s’il s’agit du même événement rapporté avec un horaire et/ou un lieu légèrement différents. Le problème se pose avec encore plus d’acuité lorsque ces deux documents rapportent chacun un massacre d’environ 50.000 personnes…

Une autre difficulté réside dans l’évaluation de chaque massacre. Face à une foule, notre premier réflexe est toujours de la surestimer (nous devrions tous faire l’expérience, au moins une fois dans notre vie, de la compter après cette première évaluation). Nous pouvons facilement imaginer que ce phénomène sera amplifié dans le contexte traumatisant d’un massacre. Les rescapés, cachés sous des piles de cadavres en attendant la nuit, et sans doute eux-mêmes blessés, n’étaient certainement pas à même de se livrer à un comptage efficace. L’armée japonaise était complètement débordée par le nombre de prisonniers et par l’insistance de leur hiérarchie à s’en débarrasser le plus rapidement possible. Il semble évident que les Japonais n’effectuèrent aucun recensement sérieux, du moins en ce qui concerne les massacres les plus importants (au-delà de 2.000 personnes). Il faut également rappeler que les troupes japonaises responsables des tueries n’étaient pas des unités aussi spécialisées que les SS dans l’armée allemande. Les soldats pouvaient gonfler le nombre de leurs victimes simplement pour se mettre en valeur aux yeux de leurs chefs. Cette méthode n’est donc pas fiable et tend invariablement vers une surestimation des chiffres.

Tribunal militaire international pour l'Extrême-Orient

Tribunal militaire international pour l’Extrême-Orient

Une autre méthode, qui pourrait sembler plus fiable (elle fut approuvée par le Tribunal militaire international de Tokyo) est basée sur le comptage des enterrements. Des chiffres très détaillés nous sont parvenus, notamment ceux de l’organisation humanitaire de la Svastika rouge. Cette organisation travaillait en étroite collaboration avec le Comité international, qui finançait en partie les opérations. La Svastika rouge a enterré 42.000 cadavres entre décembre 1937 et avril 1938. Ce chiffre paraît pouvoir être accepté, et correspond certainement, dans une période aussi agitée, à une majorité écrasante de morts violentes. Mais cela ne signifie en aucun cas que les Japonais ont tué quelque 40.000 personnes. Il faut ajouter à ce chiffre le nombre, inconnu mais élevé, de corps jetés dans le fleuve Yangtsé (la plupart des massacres ont eu lieu sur ses rives), et en retirer le nombre, également inconnu et également élevé, de cadavres de soldats chinois qui moururent en réalité au combat (pas nécessairement du fait des Japonais, voir précédemment) et qui ne peuvent donc pas être considérés comme victimes d’un massacre. Enfin, il est impossible de savoir quel pourcentage des corps abandonnés fut effectivement inhumé par la Svastika rouge. Les familles et les voisins prirent certainement part à la tâche.

D’après les chiffres de la Svastika rouge, la période la plus active se situe en février, deux mois après les massacres les plus importants. Les Japonais avaient donné en décembre l’ordre de laisser les corps où ils étaient, même devant une maison, et même dans la Zone de sécurité. Cette mesure pour le moins étrange ne fut apparemment levée que fin janvier. Mais, pour des raisons évidentes, les gens ont certainement voulu se débarrasser des corps en putréfaction le plus tôt possible.

Le problème a été compliqué par la publication tardive (en l’occurrence, après la fin de la guerre) des statistiques de l’organisation humanitaire bouddhiste Chunshantang. Bien qu’elle n’ait jamais été mentionnée par les membres du Comité international, l’organisation déclare avoir enterré 112.000 corps. Ce chiffre nous semble très peu vraisemblable. Comment un groupe aussi petit (40 employés à plein temps) aurait-il pu enterrer 4.400 corps par jour durant les trois dernières semaines d’avril? Pourquoi la Svastika rouge aurait-elle laissé son travail inachevé (son activité se relâche après la première semaine de mars)? Comment expliquer qu’après le retour à un certain calme, à partir de mi-février, les Japonais et les nouvelles autorités municipales aient toléré quelque 100.000 corps en putréfaction pendant encore deux mois, et ce juste à la sortie de la ville et alors même que débutait la saison chaude? Les chiffres du Chunshantang sont donc probablement inventés. Mais cela ne signifie pas non plus que cette organisation – ou d’autres organisations, ou des particuliers – ne sont pas intervenus. Conclusion: les statistiques relatives aux enterrements sont trop peu fiables pour servir de base à une évaluation.

Le problème des civils restés sur place

Nous voici donc revenu à la case départ. Ce sont les deux types de population concernés par les massacres – les civils restés sur place et les soldats chinois n’ayant pas réussi à s’échapper – que nous devons évaluer en priorité.

Iris Chang

Iris Chang

Une estimation des civils ne devrait pas poser trop de problèmes. Nous savons que Nankin comptait environ un million d’habitants au début de la guerre. Nous savons également, grâce aux informations fournies pendant les événements et dans les années qui suivirent par la municipalité, le Comité international ou les journalistes, qu’il restait au maximum 250.000 personnes à Nankin en décembre 1937, 90 % d’entre elles, voire plus, ayant trouvé refuge dans la Zone de sécurité. Il convient de souligner que ce chiffre a été fourni, parfois publié avant l’arrivée des troupes japonaises: si Iris Chang et la plupart des auteurs chinois s’accordent pour dire qu’il ne restait qu’un quart de million de personnes quelques jours plus tard, ils affirment que, le 13 décembre, la population de Nankin était encore de 500.000 à 600.000, la différence correspondant au nombre de civils tués. Pourtant, nous pouvons lire dans le journal de Rabe que, dès le 28 novembre, « Wang Kopang, le chef de la police, a déclaré à plusieurs reprises que 200.000 Chinois vivaient encore à Nankin ». Des chiffres comparables ont été publiés par le New York Times du 22 novembre et Newsweek du 6 décembre. Ces deux publications avaient alors des correspondants à Nankin.

Un tel exode n’est pas si surprenant. Chiang Kai-shek avait décidé de quitter la capitale dès le 19 novembre, et l’ensemble de l’administration centrale du Guomindang avait fui plusieurs semaines avant l’arrivée des Japonais. Nombreux étaient ceux qui avaient à la fois toutes les raisons et les moyens de partir. Seuls les plus pauvres et les moins engagés politiquement sont restés sur place. Dans des circonstances similaires, de nombreuses villes chinoises, quelle que soit leur taille, ont connu un exode encore plus prononcé tellement la crainte (justifiée) qu’inspiraient les Japonais était grande. L’édition du 20 novembre du journal Asahi Shimbun rapporte ainsi que la grande ville de Suzhou ne comptait plus que 500 habitants à l’arrivée de l’Armée impériale. En France, 10 millions de personnes (un quart de la population totale, le phénomène étant accru dans les régions du nord) ont quitté leurs foyers en mai-juin 1940. L’armée allemande se comportait alors pourtant de façon bien moins terrible que l’armée japonaise en Chine.

Le problème des soldats chinois restés sur place et tués

Ce deuxième chiffre est plus difficile à établir, mais il n’en est pas moins crucial: si nous admettons que presque tous les soldats chinois arrêtés par les Japonais furent exécutés, le nombre de soldats restés à Nankin le soir du 13 décembre est très proche du nombre de prisonniers de guerre exécutés. Seuls quelques centaines, plus probablement quelques milliers, réussirent à se cacher assez longtemps pour quitter la ville lorsqu’elle commença à être rouverte en février. Cinq chiffres doivent être établis, le plus important étant sans doute l’effectif total de la garnison chinoise à Nankin. Cette dernière comprenait treize divisions, plus quelques unités d’artillerie et de police militaire. Les effectifs au complet représentaient donc environ 180.000 soldats. Mais la bataille de Shanghai avait considérablement réduit ces effectifs, et les désertions étaient monnaie courante. Au terme d’une étude approfondie, Yamamoto propose un éventail de 80.000 à 130.000 soldats juste avant la bataille finale de Nankin. Ce point ne fait l’objet d’aucun désaccord avec Iris Chang ou d’autres auteurs.

Le deuxième chiffre à établir est le nombre de morts au combat (le « massacre de guerre » déjà évoqué). Plusieurs auteurs estiment ces pertes à un minimum de 10.000. Le troisième chiffre à établir est le nombre de morts causées par la panique déjà évoquée: au minimum un millier, plus probablement plusieurs milliers. Le chaos complet des derniers jours entraîna également l’abandon des soldats malades et blessés, sans aucun soin ou presque, dans les hôpitaux ou à la gare. Certains jours de novembre, plus de 1.700 soldats blessés pouvaient arriver à Nankin. Beaucoup sont morts avant, ou juste après, l’arrivée des Japonais. On peut évaluer leur nombre à environ 9.000. Ceux qui réussirent à traverser le fleuve peuvent être estimés à un minimum de quelques milliers, mais ils furent probablement plus nombreux (beaucoup fuirent très tôt).

Par conséquent, une évaluation approximative mais assez raisonnable peut être établie comme suit:

  • 25.000 soldats tués au combat, dans la panique, ou morts faute de soins.
  • 10.000 soldats ayant réussi à fuir.
  • 5.000 soldats ayant réussi à se cacher à Nankin ou dans les environs.

Une fois ces chiffres soustraits des effectifs de départ (un maximum de 100.000 hommes le 12 décembre – 90.000 d’après Chang), il reste 60.000 soldats – ils furent sans doute moins nombreux, disons au strict minimum 30.000 soldats – qui furent capturés et tués par les Japonais. La plupart d’entre eux furent tués entre le 12 et le 18 décembre: cela représente un évènement comme Srebrenica (où 7.000 musulmans bosniaques furent tués par les Serbes en 1995) par jour pendant une semaine.

Les civils tués

C’est sur le nombre de victimes civiles que porte la controverse. Il est naturellement impossible que leur nombre ait été plus important que celui des habitants de Nankin à la date du 13 décembre. Mais nous avons également vu qu’il n’y a pas eu de génocide des civils. Dans les milliers de pages de journaux, lettres, rapports, dépêches ou articles qui nous sont parvenues, il n’y a pas la moindre allusion à une volonté de faire disparaître systématiquement la population de Nankin. La seule exception concerne les hommes jeunes, souvent confondus avec les soldats et traités comme tels. Il n’est pas étonnant que ces derniers constituent la majorité des victimes civiles dans les chiffres dont nous disposons (notamment ceux de Smythe), alors que les femmes étaient bien plus nombreuses que les hommes à être restées à Nankin. Nous avons des indications détaillées sur 6.600 morts violentes et enlèvements d’hommes à l’intérieur de Nankin: 4.200 enlèvements et 1.100 exécutions furent commis aux dépens du groupe d’âge 15-44 ans. On dénombre 650 victimes de sexe féminin, tous âges confondus. Nous avons déjà passé en revue les chiffres concernant les alentours de Nankin: ils présentent les mêmes caractéristiques, même si la proportion de femmes et, parmi les hommes, des autres groupes d’âge, est supérieure. Ces différences témoignent sans doute de l’efficacité du Comité international à protéger les civils, à l’exception de ceux qui pouvaient passer pour des soldats. Sur un total d’environ 16.500 morts recensés dans la ville et ses alentours, les hommes âgés de 15 à 44 ans comptent pour 57 %, soit environ 9.500 victimes, et les femmes pour 15 %, soit environ 2.500 victimes.

Société internationale du Svastika rouge

Société internationale du Svastika rouge

Ces chiffres correspondent parfaitement aux informations qualitatives que nous pouvons tirer des documents disponibles. Ils correspondent aussi à ceux des enterrements: la Svastika rouge a enterré 41.208 hommes, mais seulement 75 femmes, et 20 enfants. Même les chiffres du Chunshantang, bien que sujets à controverse, indiquent 97 % de cadavres d’hommes, 2 % de femmes, et moins d’1 % d’enfants. Cela n’a rien de surprenant si nous admettons qu’une majorité écrasante de victimes étaient des soldats et que, parmi les civils, les victimes étaient principalement des hommes arrêtés comme soldats potentiels.

La très faible proportion de corps de femmes et d’enfants s’explique également si nous admettons que ces derniers étaient presque toujours tués individuellement, parfois en pleine rue, plus souvent au cours de viols et de pillages, et généralement en présence ou à proximité de leurs familles, amis ou voisins. Leurs corps furent donc généralement enterrés par ces mêmes proches et n’ont donc pas été comptabilisés dans les statistiques. Il n’y a pas trace dans les chiffres dont nous disposons – même dans ceux du Chunshantang – de massacre à grande échelle de civils, en dehors des hommes jeunes. En particulier, il n’y a pas de preuves que des femmes ou des enfants aient été tués en masse, contrairement à ce que Chang et de si nombreux auteurs prétendent. Miner Bates, historien de l’Université de Nankin et membre du Comité international, résume ainsi les enquêtes de Smythe, auxquelles il a par ailleurs participé: « notre estimation finale du nombre de civils tués à Nankin était de 12.000, les neuf dixièmes hors opérations militaires, et incluant femmes, enfants et hommes âgés en grand nombre. Ce chiffre représente un ratio d’un tué pour quatre familles à Nankin».

Huit ans après, alors qu’il comparait comme témoin de l’accusation au procès de Tokyo, Bates ne voit aucune raison de modifier ses conclusions de l’époque: « Le professeur Smythe et moi-même avons pu affirmer de façon certaine, au terme des enquêtes, observations et recherches sur les enterrements que nous avons menées, que 12.000 civils, hommes, femmes et enfants, ont été tués dans l’enceinte de la ville. De nombreux autres civils furent tués dans l’enceinte de la ville et à l’extérieur que nous n’avons pas les moyens de dénombrer ». Le chiffre de 12.000 doit donc être considéré comme un minimum plus que comme une estimation définitive. Toutefois, si Bates avait pressenti un chiffre très significativement supérieur à celui qu’il avait proposé en premier lieu, il n’aurait pas hésité à réviser son estimation lors du procès de Tokyo, a fortiori en étant du côté de l’accusation. Nous n’avons connaissance d’aucune nouvelle preuve qui viendrait contredire valablement ces enquêtes menées de façon très sérieuse par des chercheurs confirmés, vivant sur place et responsables (gestion, alimentation, soins médicaux et, naturellement, protection) de la population de Nankin. Il semble invraisemblable qu’un massacre à grande échelle de cette même population ait pu leur échapper alors même qu’ils avaient connaissance – soit par les survivants qui avaient pu atteindre la Zone de sécurité, soit par les activités funéraires de la Svastika rouge – des exécutions de soldats (qui n’étaient pas sous leur responsabilité) survenues en dehors des enceintes de la ville.

Nous pouvons donc conclure sans trop de risque qu’un nombre de 12.000 à 20.000 civils furent tués à l’intérieur de la ville de Nankin. Si nous prenons en compte les civils tués aux alentours immédiats de la ville, nous arrivons à 30.000, ou un peu plus. Il s’agit bien là d’une véritable tuerie: de 5 % à 8 % de la population de Nankin intra muros (1,2 % à 2 % si l’on considère la population d’avant guerre), soit en moyenne une famille sur quatre ayant perdu l’un de ses membres. En comparaison, moins d’1 % de la population de Paris fut tuée lors de la « semaine sanglante » qui conclut la Commune de Paris en 1871, épisode qui toucha le monde entier et reste dans les mémoires comme l’un des événements les plus tragiques de l’histoire de France. Parmi les capitales touchées par la seconde guerre mondiale, seules Manille et Varsovie peuvent être comparées à Nankin pour le nombre de victimes civiles (pourraient s’y ajouter Amsterdam, Budapest, Vilnius, Riga et Berlin si l’on considère les populations juives locales emmenées dans les camps de la mort). Les meurtres de civils une fois ajoutés aux meurtres en série de prisonniers de guerre, nous arrivons à une fourchette de 50.000 à 90.000 morts, dont 95 % d’hommes. N’est-ce pas encore assez?

Jean-Louis Margolin

Maître de conférences en histoire, Université Aix-Marseille
Institut de Recherches Asiatiques (IrASIA, UMR 7306), Marseille

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