La restauration Meiji et ses conséquences sociales

Samouraï du clan Satsuma

Samouraï du clan Satsuma

En 1869, le gouvernement abolit le système des 4 castes étanches et leur substitue une hiérarchie :

  • La noblesse, aristocrates et seigneurs, au sommet (kazoku)
  • Les guerriers d’échelon supérieur (shizoku)
  • Les guerriers de rang inférieur (satsu), 3e classe noble supprimée en 1872, les guerriers rejoignent les roturiers, c’est-à-dire le reste de la population (heimin)

Ce système de 3 classes perdure jusqu’en 1945. En 1870, l’interdit pour les samouraï d’exercer le commerce est aboli, de même que l’interdit du mariage entre classes. Il en résulte de nombreuses alliances entre samouraï et marchands, qui donnent naissance à une classe d’entrepreneurs (futurs zaibatsu).

En 1871, pour compenser l’abolition des domaines, l’Etat prend en charge la rémunération des samouraï, mais cette mesure coûte cher, et en 1874 on décide d’en finir avec les privilèges féodaux (dont cette rémunération). Dernier geste du gouvernement à l’égard des samouraï, une somme forfaitaire est distribuée à tous ces nouveaux chômeurs. Beaucoup vont se retrouver dans la pauvreté, tandis que d’autres plus avisés vont se lier aux marchands. C’est une des bases du capitalisme au Japon.

Face à la disparition des guerriers, qu’il a volontairement provoqué, le gouvernement va mettre en place une armée centralisée de type occidental. La conscription (service militaire obligatoire) est mise en place. La nouvelle armée est essentielle à la mise en place d’un Etat moderne. Elle a pour mission de défendre le Japon contre les agressions occidentales. Le démantèlement de la Chine par les Occidentaux a poussé les Japonais à repenser leur politique extérieure. A l’intérieur du pays même, l’armée assure la cohésion du peuple sous l’égide de l’empereur. C’est aussi grâce à l’armée qu’on a pu supprimer les samouraï. Par la conscription, l’idéologie impériale se diffuse dans la société. Le bushido, éthique militaire confucéenne, devient une base morale de l’Etat nationaliste. Cette éthique transparaît dans le rescrit impérial aux soldats et aux marins (1882).

Dès 1869 est mise en place une garde impériale recrutée parmi les samouraï. On crée une école militaire d’officiers, et on modernise et nationalise les arsenaux. En 1871, au moment de l’abolition des domaines est publié un décret pour l’intégration des armées domaniales dans une armée impériale détenant le monopole des armes. En 1873, le service militaire est obligatoire pour les hommes de 21 ans ou plus, pour une durée de 3 ans. Mais les aristocrates de la cour, les familles des anciens seigneurs, de même que les chefs de famille en sont exemptés. Le costume traditionnel est mis au ban, l’uniforme occidental est de rigueur. Le port du sabre est réservé aux officiers, en tant que symbole du commandement.

Fukuzawa Yukichi

Fukuzawa Yukichi

On met aussi en place, à côté de l’armée, une école universelle, vecteur de l’intégration à la nation. Avant 1868, beaucoup de gens recevaient quand même une instruction de base, dans des instituts religieux privés. L’éducation a besoin d’être réformée. Trois écoles s’affrontent. Il y a les confucianistes classiques (qui préconisent l’étude des principes éthiques), les partisans des études nationales (souvent issus du Mitogaku, qui prônent les vertus de l’obéissance, du patriotisme et du sacrifice pour l’empereur) et les intellectuels (qui ont voyagé et sont plus proches de l’Occident et impressionnés par son libéralisme). Ces derniers enseignent l’anglais, les mathématiques, en même temps que des vertus comme l’égalité, ou la mise en avant de la réalisation personnelle. Un partisan célèbre de cette école est Fukuzawa Yukichi.

Jusqu’au début des années 1880, l’école occidentale domine, c’est l’époque des lumières libérales. Ils remettent en cause l’ancien régime et se tournent vers l’occident. Mais à partir de la moitié des années 1880, on retourne au confucianisme et au nationalisme. Ce tournant va être symbolisé par le rescrit impérial (chokugo) sur l’éducation (kyoiku) de 1890. Ce kyoiku chokugo, affiché dans toutes les salles de classe avec le portrait de l’empereur, met en avant les valeurs d’obéissance et de sacrifice. L’école est mixte et obligatoire jusqu’à 12 ans. On met en place à côté un enseignement supérieur.

Le troisième grand vecteur de diffusion de l’idéologie nationaliste impériale est le shinto. Dès 1868 se manifeste la volonté impériale de saisei ichi, unité du rituel religieux et du gouvernement. Le shinto est institué religion d’Etat. On s’appuie sur le Kojiki pour justifier le pouvoir impérial. Création d’un bureau du shinto. On le purifie en le séparant du bouddhisme, qui tombe en désuétude. En 1871, le shinto est religion officielle, et ses ministres sont nommés et rétribués par le gouvernement. Chaque citoyen se fait enregistrer dans le sanctuaire de sa ville de naissance. C’est aussi la mort du shinto populaire.

Gustave Émile Boissonade

Gustave Émile Boissonade

Pour mieux régir les relations entre les sujets, le gouvernement introduit le droit occidental dans la vie japonaise. En 1880, avec l’aide du juriste français Gustave Emile Boissonade est promulgué un premier code pénal. Mais au droit français jugé libéral et individualiste, on préfèrera le droit allemand, basé autour de la figure de l’empereur. Ce code établit en 1907 est toujours en vigueur aujourd’hui. On a ajouté vers 1897 à ce code des éléments originaux comme le concept de ie, la famille patriarcale. Paradoxe à la japonaise, qui veut que le droit, fondamentalement un concept de défense de l’individu (cf Magna Carta), se retrouve au Japon lié à des valeurs hiérarchiques patriarcales autoritaires en opposition totale avec cette même notion d’individu. Il y a donc une contradiction idéologique permanente qui perdure jusqu’à aujourd’hui. L’idéalisme et le traditionalisme se succèdent par à coup dans l’Etat moderne.

Il ne faut pas perdre de vue que tous ces progrès (au sens le plus neutre du terme) se mettent en place très vite. Cette restauration est aussi une révolution, imposée d’en haut. Les samouraï ont aboli leur statut pour mieux renaître sous un nouvel aspect. Le fait que leur pouvoir ne reposait pas sur des possessions y est certainement pour quelque chose.

La révolte des samouraï et le mouvement pour la liberté et les droits du peuple

Saigo Takamori

Saigo Takamori

Les oligarques s’étaient appuyés sur les samouraï de bas rang pour mieux abolir leur caste et s’assurer leur permission. L’Etat va condamner durement les shishi qui s’attaquaient aux étrangers. Ils sont éliminés méthodiquement. La mise en place de la conscription va leur enlever le monopole des armes, et on leur interdit même le port du sabre (Hei Tôrei, 1876). Beaucoup de samouraï vont avoir le sentiment de s’être fait manipuler. Deux grandes rébellions vont avoir lieu : celle des Saga en 1874, et celle des Satsuma en 1877.

En 1874, les samouraï de Saga se cloîtrent dans leur fief en refusant la soumission. C’est un épisode célèbre de l’histoire du Japon (cf Ran, de Akira Kurosawa).
En 1873, l’oligarque Saigo Takamori démissionne à la suite d’un différend qui l’oppose aux membres du conseil. Il souhaite lancer une attaque contre la Corée, mais les oligarques refusent. Il rentre dans son fief, se rebelle en 1874 et lève une armée de 40.000 samouraï qui va tenir tête à la nouvelle armée de conscrits pendant trois ans. Les historiens appellent cet épisode seinan senso. Les conscrits armés de fusils écrasent les samouraï. Saigo Takamori se fait seppuku dans son fief, selon des principes anciens. Un geste qui lui vaudra la reconnaissance posthume de l’empereur Meiji contre lequel il s’était révolté.

Le mécontentement des samouraï ne s’exprime pas que par des rebellions. Une opposition politique se met en place parmi les oligarques : le jiyu minken undo (mouvement pour la liberté et les droits du peuple). Itagaki Teisuke est l’instigateur du mouvement. Impressionné par les théories libérales occidentales de Rousseau et Locke, il fonde à partir de 1874 des petites sociétés politiques locales. Les samouraï qui fréquentent ces groupes expriment leur mécontentement. Ce sont des cercles très fermés, élitistes. Ils revendiquent l’élection d’une assemblée, et réclament le droit de vote pour l’élite marchande et politique. En 1880 naît la kokka kisei domei (ligue pour établir une assemblée nationale). Ses membres font circuler des pétitions. La kokka kisei domei devient le premier parti politique du Japon, le Jiyuto, en 1881.

Hirobumi Ito

Hirobumi Ito

Les pressions de la part de Hirobumi Ito et les autres oligarques sont nombreuses. Ils éditent en 1875 un décret de contrôle de la presse, dont le but est de se débarrasser de la presse politique. La même année est édité un décret qui restreint le droit d’assemblée.

1900 est l’année de la chian keisatsu ho, la loi de police contre la liberté d’association, de réunion et d’expression. Elle contrôle les mentalités jusqu’en 1945.

L’opposition fait tout de même prendre conscience à Hirobumi Ito de l’utilité de faire des concessions et des réformes à la démocratie. Les mouvements d’opposition ont joué un rôle dans la constitution de 1889.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *