Guerre et économie au Japon (1911~1946) – (2/3)

1932-1941: L’économie face à la militarisation

1932-1936: La résistible ascension des militaires

Takahashi Korekiyo

Takahashi Korekiyo

Le Japon va être la première des grandes puissances à réagir efficacement à la crise. Certes la reprise s’appuie sur la formation d’un « bloc yen » semi-autarcique, et sur la mise en coupe réglée de la Mandchourie conquise dès 1931, ce qui tend irrémédiablement les relations avec l’Occident, et en particulier les Etats-Unis. Mais elle est surtout l’oeuvre du ministre des Finances Takahashi Korekiyo, qui gère l’économie de décembre 1931 à son assassinat en février 1936. Il rompt avec l’orthodoxie libérale de la décennie précédente, sans cependant plonger le pays dans l’économie dirigée comme le feront Hitler et Mussolini. Ce dirigisme modéré n’est pas très éloigné des principes qui seront ceux du New Deal de Roosevelt, à partir de 1933.

La rupture avec l’attitude déflationniste est confirmée par l’accroissement rapide des dépenses budgétaires. L’armement et l’aide aux zones rurales y sont privilégiés: ces postes connaissent ensemble une progression de 32% dès le budget de 1932. L’investissement privé monte de 109%, contre 58% pour celui de l’État, ce qui montre que la relance publique n’a réussi que grâce au dynamisme manifesté par les entreprises privées. L’armement ne joue pas un rôle décisif: il assure en 1932 28% des débouchés de l’industrie des machines, et seulement 18% en 1936. Des mesures protectionnistes s’ajoutent aux effets de l’importante hausse des prix des produits importés, elle même liée à la dévaluation de la monnaie: la fonte et la chimie en bénéficient en 1932, les munitions et l’automobile en 1936, cependant que la modernisation des chantiers navals est aidée par l’Etat.

Dans des industries “de pointe” telles que la machine-outil, les machines électriques, l’aviation (elle aussi très aidée par l’armée), l’état de l’art mondial le plus avancé est parfois atteint par des entreprises telles que Toshiba et Hitachi. L’industrie lourde (machines inclues) devient le moteur de la croissance: progression de 10% par an, passage de 35% du produit industriel global en 1930 à 45% en 1936. Les “nouveaux zaïbatsu” (Nichitsu, Showa denko, et surtout Nissan), plus spécialisés et plus technologiques que les anciens, marquent la période de leur agressivité: leurs dirigeants sont souvent d’anciens militaires, et ils disposent d’importants capitaux publics. Ils investissent dans l’empire, en particulier en Corée et en Mandchourie. Les branches considérées comme “stratégiques” sont aidées, mais aussi encadrées par l’État: le pétrole en 1934, l’automobile (où Toyota amorce son essor) en 1936… En contrepartie d’avantages fiscaux et de la compensation de leurs pertes éventuelles, elles doivent accepter le contrôle de leurs plans et de leurs méthodes de production, et se tenir prête à répondre aux requêtes de l’”intérêt collectif” et de l’armée.

Dans le Manchukuo et la partie de la Chine du nord contrôlée par l’armée japonaise du Kwantung, des formes beaucoup plus radicales d’économie dirigée sont expérimentées. Dans une étroite interdépendance avec la métropole, une véritable planification est mise en place, où les industries-clés (une entreprise monopolistique par branche) sont aux mains de l’État, en l’occurrence le “gouvernment” mandchou et les Chemins de Fer Sud-Mandchouriens (japonais depuis 1905), chacun pour 30% du capital, le reste étant placé dans le public – mais les sociétés privées en sont exclues. Le grand capitalisme métropolitain, hostile au projet, détourne de lui capitaux et travailleurs qualifiés, ce qui entraîne son échec global. Mais le fer, le charbon et le sel, en quantités insuffisantes dans l’archipel, sont efficacement exploités.

1937-1941: Vers l’“Etat national de défense”

Incident du 26 février 1936

Incident du 26 février 1936

Takahashi fut au rang des victimes de la tentative de putsch militaire de février 1936. Malgré l’exécution de ses promoteurs, les dirigeants de l’armée en profiteront pour s’installer jusqu’à la défaite de 1945 au coeur du pouvoir. Plus rien ne s’oppose à l’irruption de formes d’économie de guerre au Japon même. Un ambitieux plan quinquennal d’armement est élaboré par le colonel Ishiwara Kanji, “père” du Manchukuo: il s’agit de rien moins que de mettre sur pied le volet économique de l’“Etat national de Défense” inspiré des expériences totalitaires européennes, dont les militaires radicaux attendent la salvation. Le gouvernement Konoe, dont le ministre des Finances, Baba Eiichi, est un interventionniste convaincu, très proche de l’état-major, ne peut être formé en juin 1937 qu’après avoir approuvé le plan Ishiwara qui, se situant dans la perspective d’une guerre contre l’URSS, prévoit la constitution d’une puissante industrie lourde dans le cadre d’un “bloc Japon-Manchukuo”. Le plan implique l’accroissement de 40% des dépenses budgétaires de 1937; l’armée en absorbe 60%. Les impôts augmentent, les importations de matières premières stratégiques aussi. On élabore en conséquence d’étroits contrôles sur les importations et sur les mouvements de capitaux, de façon à faire respecter les priorités définies. L’économie de la Mandchourie est régie par un plan quinquennal, encore plus contraignant; le patron de Nissan y est chargé de coordonner l’ensemble des industries lourdes et chimiques.

Les années qui suivent sont marquées par la recherche toujours déçue d’un point d’équilibre entre économie dirigée et planifiée au service de la production de guerre, que cherchent à promouvoir les militaires et leurs alliés, et maintien de la propriété privée des entreprises, présentée par les dirigeants des zaibatsu et les courants politiques conservateurs comme la condition d’une gestion efficace. Konoe se fait d’abord l’homme des militaires. En décembre 1937, il présente à la Diète et fait voter une « loi de mobilisation générale » assurant en période de guerre la prééminence absolue de l’Etat: allocation de la main d’oeuvre, contrôle des salaires et du temps de travail, contrôle de l’investissement en machines, contrôle des transports, du commerce extérieur et de l’utilisation du sol; mise en place d’associations de contrôle et de cartels dans toutes les branches de l’économie, avec présence de l’Etat; contrôle des prix et des profits; subventions à l’armement; modification des cursus scolaires en vue de la formation de techniciens de l’armement. Mais les milieux conservateurs et capitalistes, rejoints par l’opportuniste Konoe, bloquent ensuite l’application de la loi. Les dirigistes reviennent à la charge en 1940, alors que les déséquilibres se font croissant, et que la production régresse. La perspective d’une extension des hostilités leur permet de renforcer les contrôles sur les profits et dividendes, et d’accroître la taxation.

Ce qui aura le plus manqué, c’est le temps: la guerre de Chine a éclaté trop tôt, il faut faire face à d’énormes dépenses immédiates pour permettre au million de soldats du continent d’opérer efficacement, et simultanément investir massivement pour conserver l’avantage stratégique sur mer face à des Etats-Unis qui entreprennent de réarmer. Quadrature du cercle, qui explique les corrections de trajectoire successives – en tout cas le plan quinquennal ne pourra être appliqué, au grand désespoir d’Ishiwara, qui rejoint du coup les partisans d’un compromis avec la Chine. Les perdants, en tout cas, sont les petites et moyennes entreprises contrôlées et cartellisées de force, les salariés, dont les rémunérations sont bloquées et les horaires maximums de travail débloqués, et les consommateurs, victimes d’un rationnement de plus en plus étroit, et contraints de recourir à un marché noir faisant du blocage théorique des prix (et des loyers) une triste plaisanterie.

Jean-Louis Margolin

Maître de conférences en histoire, Université Aix-Marseille
Institut de Recherches Asiatiques (IrASIA, UMR 7306), Marseille

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