Guerre et économie au Japon (1911~1946) – (1/3)

Le slogan favori des promoteurs de la rénovation Meiji (1868) était fukoku kyohei (pays prospère, armée forte). C’est dire que dès la réouverture du pays il est résolu de faire avancer de front développement économique et puissance militaire. Concrètement, les samouraï se reconvertissent fréquemment en capitaines d’industrie, sous la tutelle exigeante de l’Etat. De plus, parmi les industries modernes à créer, une place de choix est accordée à l’armement: la première fabrique d’armes est fondée à Yokosuka dès les années 1860, avec l’aide des Français. Mais les militaires se montrent assez peu efficaces à la tête des entreprises nouvelles, dont la plupart sont récupérées dans les années 1880 par des marchands devenus capitalistes et il faut attendre le début du XXème siècle pour voir le Japon se doter d’une sidérurgie et de chantiers navals dignes de ce nom.

Si la nécessité d’une coordination entre armée et industrie est donc précocément posée, ses modalités concrètes restent pour le moins incertaines. Le débat va se poursuivre dans la période qui nous intéresse, dans un contexte intérieur et extérieur de plus en plus pressant, sans jamais qu’une solution vraiment satisfaisante pour les divers acteurs et pleinement efficace pour le pays soit trouvée. Cependant d’impressionnantes avancées sont effectuées: la guerre de 1914-18 va d’abord favoriser l’essor économique, puis celui-ci va fournir à l’armement de nouveaux moyens, qui permettront au Japon de se lancer dans une politique de conquêtes, culminant dans l’affrontement avec les Etats-Unis. Celui-ci, malgré une énorme mobilisation de l’ensemble des ressources du Japon, prouve finalement que l’archipel ne fait pas le poids face à la puissance américaine.

1911-1931: entre guerre et crise, le triomphe ambigü du capitalisme industriel

La guerre au service de l’économie (jusqu’en 1919)

Le Japon avait remporté en 1905 la guerre contre la Russie. Mais il s’était à cette occasion très lourdement endetté, en profitant de sa proximité d’alors avec la finance anglo-saxonne, rassurée par l’alliance anglo-japonaise de 1902 puis les accords Taft-Katsura (avec les USA) de 1905.

Guerre russo-japonaise de 1905

Guerre russo-japonaise de 1905

Le déclenchement du premier conflit mondial va lui permettre de rompre avec une politique déflationniste et de relancer sa croissance. En effet, il se trouve dans une situation idéale: faisant partie du « bon camp » – celui des vainqueurs-, il peut à la fois s’emparer des possessions allemandes de Chine et du Pacifique, et profiter des énormes dépenses d’armement de ses alliés (puis, juste après leur victoire, du début de la reconstruction), sans pour autant avoir à combattre autrement que symboliquement. Encore faut-il disposer d’un appareil industriel déjà suffisamment moderne et ouvert pour être en mesure de répondre à l’explosion de la demande provoquée par le conflit. Le triple avantage du Japon réside alors dans l’ouverture de nouveaux marchés en Europe, dans le quasi-arrêt des exportations de celle-ci vers l’Asie qui favorisait son propre commerce, et dans l’importante hausse des prix des produits “stratégiques”: les matières premières, mais surtout les cotonnades -pour les uniformes- et les navires, pour transporter le tout, ainsi que l’acier, pour les construire.

Le rythme de croissance du PIB japonais triple environ, à 9%. En cinq ans seulement, entre 1914 et 1919, la production de l’industrie grimpe de 72%, mais sa main d’œuvre de 42% « seulement »: l’amélioration de la productivité est donc elle aussi importante. La capacité à investir devient considérable, dans la mesure où le taux de profit moyen passe de 15% environ avant-guerre à plus de 50%! La part de l’industrie et des mines dans le PIB bondit de 20% à 30%: c’est alors que le Japon devient vraiment un pays industriel. Parmi les industries-phares de la période, la construction navale connaît l’essor le plus impressionnant, appuyé sur une multiplication par sept du prix des navires; la main d’oeuvre y quadruple, et l’on passe de huit bateaux lancés en 1915 à 174 en 1918.

Ces progrès sont principalement à mettre au compte du secteur privé, qui peut commencer à prospérer sans le cordon ombilical qui le reliait à l’État – ce qui a aussi des conséquences politiques: l’affirmation des partis politiques, dont les principaux sont liés aux milieux d’affaires, et les progrès du parlementarisme. La clef du voûte de l’économie, ce sont désormais les zaïbatsu, conglomérats industriels et financiers, gérés depuis 1900 environ par des professionnels généralement formés aux États-Unis, et qui accaparent la main d’œuvre la mieux qualifiée, en faible nombre, en lui offrant des avantages salariaux et sociaux. Les cinq principaux sont, par ordre d’importance décroissante, Mitsui, Mitsubishi, Yasuda, Sumitomo et Dai Ichi. Ils contrôleront en 1927 19% du capital bancaire, ce qui leur assure une cruciale autonomie de financement, dont les PME ne peuvent bénéficier. Les exportations de biens et de services (en particulier l’affrètement maritime pouur le compte de l’Entente) permettent au Japon de passer d’un endettement net de 1,1 milliard de yens en 1913 à un crédit net de deux milliards en 1920: le pays est devenu exportateur de capitaux.

La tentative manquée de dissocier l’économie de la guerre (1920-1931)

Vers une mise au pas de l’armée?

Les militaires auraient bien voulu profiter de cette nouvelle richesse du pays pour satisfaire leur grandioses plans d’armements, alors même que leurs troupes, profitant de la confusion chinoise et de la guerre civile russe, s’étaient en 1918 déployé sur un immense espace, couvrant toute la Chine du Nord et la Sibérie orientale. Après 13 ans de demandes répétées de la part de la marine, la Diète finit par approuver en 1920 un plan de construction de huit croiseurs et huit cuirassés, qui au moment de leur achèvement en 1927 aurait absorbé la bagatelle de 40% du budget de l’Etat…

Du point de vue des états-majors, la Conférence navale internationale de Washington (novembre 1921-février 1922) fut donc ressentie comme une catastrophe: elle aboutit en effet à la fois à une limitation sévère des armements sur mer (en particulier plus de construction de cuirassés supérieurs à 10 000 tonnes pendant dix ans), à l’arrêt de la construction de la plupart des fortifications côtières ou insulaires (alors que le Japon venait de conquérir les archipels allemands du Pacifique central), et à une proportionnalité obligatoire entre forces navales (indice 5 pour les Etats-Unis et le Royaume Uni, 3 pour le Japon, 1,75 pour la France et l’Italie). Or l’empire avait déjà pratiquement atteint son quota: il ne pourrait plus désormais que remplacer les unités obsolètes.

De plus, la nouvelle administration républicaine des Etats-Unis contraignait les troupes nippones à remettre à la Chine les positions allemandes dont elles s’étaient emparé dans la péninsule du Shandong, et bientôt à évacuer la Sibérie, cependant qu’une réaction nationaliste se faisait jour en Chine contre les empiètements de Tokyo. Une nouvelle conférence, à Londres en 1930, prolongea le gel des cuirassés pendant six ans et fait passer à 3,5 le quota japonais.

Shidehara Kijuro

Shidehara Kijuro

C’est la logique économique qui paraît triompher des rêves de grandeur impérialiste. Dans le nouveau contexte de récession économique, l’armement à tout va paraissait aberrant à la nouvelle élite politico- économique, imbue du modèle démocratique-libéral anglo-saxon. Celui-ci semble un moment triompher dans les relations extérieures, quand Shidehara Kijuro, ancien ambassadeur à Washington, est le premier diplomate de carrière à accéder au poste de ministre des Affaires Etrangères (1924-27). Sa « nouvelle diplomatie » est fondée sur trois principes articulés: « collaboration internationale » centrée sur la SDN et sur de bonnes relations avec les puissances anglo-saxonnes; « diplomatie économique », en particulier en direction de la Chine, qui substitue la puissance commerciale des zaibatsu aux pressions militaro-politiques; « non-intervention dans les affaires intérieures de la Chine » par l’acceptation de l’unité du pays.

L’échec des libéraux et le renouveau des ambitions militaires

Le triomphe du capital est insolent pour ceux qui ne sont pas de la fête: accélération de la concentration du capital au profit des zaïbatsu et des grandes filatures de cotonnades (Kanebo, Toyobo), qui tirent alors partie des énormes réserves accumulées pendant la guerre. Cependant les libéraux de stricte obédience au pouvoir ont l’obsession du retour à l’étalon-or, aux parités d’avant 1914. Cela impose de sévères mesures déflationnistes, dans la mesure où le déficit commercial, revenu en force en 1920, ne parvient pas ensuite à être éliminé. L’activité économique s’en ressent fortement, car les entreprises japonaises sont structurellement très endettées: le moindre resserrement du crédit tend à les asphyxier.

Les conséquences sociales sont elles aussi redoutables. Et surtout cela porte un coup fatal au mouvement de démocratisation, qui se trouve associé par beaucoup de Japonais à l’aggravation de leur pauvreté et au règne égoïste des affairistes et des zaïbatsu. La démagogie fascisante des militaires frustrés et de l’extrême-droite ultra-nationaliste va se déchaîner contre les capitalistes les plus en vue, amalgamés aux démocrates. Beaucoup des officiers putschistes des années trente sont de jeunes ruraux alors contraints par la misère de s’engager dans l’armée, et plus ou moins manipulés par leurs supérieurs hiérarchiques en quête de budgets accrus et d’expansionnisme extérieur.

La crise de 1929

La crise de 1929

Le pays va de crise en crise: leur irritant enchaînement retarde sans cesse l’accession à une stabilisation toujours annoncée comme à portée de main. 1920 marque la fin de la haute conjoncture de guerre, un moment prolongée par les besoins les plus urgents de la reconstruction. Les années grises qui s’ensuivent passent au noir sombre avec l’effondrement économique mondial amorcé en octobre 1929 à Wall street. La crise a une gravité particulière au Japon, compte tenu de l’état déjà détérioré de l’économie et de l’ineptie de l’attitude gouvernementale. En effet, le parti Minseito au pouvoir s’obstine dans une politique libérale classique, malgré l’assassinat en 1930 du Premier Ministre Hamaguchi par des extrémistes de droite liés à l’armée (il y aura ensuite, jusqu’en 1936, bien d’autres meurtres de ce type).

Devant l’impossibilité de défendre la monnaie, le gouvernement cède en décembre 1931 la place au parti Seiyukai. Il a eu le temps d’accuser sans preuve les firmes Mitsui et Mitsubishi, alors que la spéculation contre le yen était en fait dirigée par des banques étrangères et par de riches particuliers: il alimente ainsi l’hostilité populiste au “grand capital”. Dès le 13 décembre, l’étalon-or est définitivement délaissé, et une politique de cartellisation des entreprises, éventuellement forcée, est mise en place: on va assister à la naissance de monopoles légaux, qui pourront régir les prix à leur guise. A la suite de ces convulsions, qui suivent de près la mainmise sur la Mandchourie, la méfiance grandit dans les milieux financiers anglo-saxons, jusque là étroitement associés à l’essor du pays. Le contexte qui conduira au pouvoir militaire et à Pearl Harbor se met en place.

Jean-Louis Margolin

Maître de conférences en histoire, Université Aix-Marseille
Institut de Recherches Asiatiques (IrASIA, UMR 7306), Marseille

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