L’origine mystérieuse des geishas

Entre tradition et modernité, Kyoto est la ville de tous les contrastes. Anciennement sous le nom d’Heian, elle était non seulement la capitale culturelle du Japon, mais aussi celle de ce qu’on appelle le «Monde flottant», paradis des plaisirs sensuels et l’empire de l’érotisme. Suite à l’évolution des mœurs résultant de l’entrée de la morale occidentale au Japon, ce monde a quasiment disparu. Il subsiste cependant dans quelques quartiers comme Gion, grâce aux Geishas, ces femmes vêtues de kimonos et maquillées de blanc et de rouge vouant leur vie à la sensualité qu’elles élèvent au rang d’un art.

Difficile à approcher, on ne peut les apercevoir que furtivement au détour d’une ruelle. Fascinantes et envoûtantes, les Geishas savent cultiver le mystère et font beaucoup parler d’elles. Leur véritable rôle est cependant souvent bien mal compris. Certains iraient même jusqu’à les comparer à des courtisanes qui vendraient leur corps au plus offrants tandis que d’autres ne se lassent pas d’affirmer qu’à l’origine les Geishas étaient en réalité des hommes.

S’il est difficile de retracer le processus qui a mené à l’apparition de cette profession toute particulière, certains semblent voir dans les Geishas les dignes descendantes d’une ancienne déesse qui joua un rôle particulièrement important dans la création du Japon.

Selon le Kojiki (古事記), sorte de bible shintoïste qui relate la création du monde par les premiers dieux, l’astre solaire incarné par Amaterasu (天照大神) est la chose la plus sacrée. C’est grâce à sa lumière que la vie sur terre peut exister et prospérer. Mais malgré son importance, elle n’est qu’un Kami parmi tant d’autres avec ses qualités et ses défauts. Elle serait apparue en même temps que d’autres kamis à l’occasion d’un bain purificateur qu’entreprit Izanagi no mikoto (伊耶那岐), dieu créateur du Japon, après que celui-ci se soit enfui du monde des morts dans lequel il était allé pour essayer de ramener son épouse.

Une maiko, apprentie geisha

Une maiko, apprentie geisha

Amaterasu avait donc des frères. Le plus connu d’entre eux est Susano no mikoto (須佐之男命), le dieu de la mer et des tempêtes. Particulièrement turbulent, il était peu apprécié des autres Kamis. Malgré son caractère farouche, il avait beaucoup d’affection pour sa sœur et il émit le souhait de vivre auprès d’elle dans les « haut plateaux du ciel » (高天原). Mais après un certain temps passé dans ce havre de tranquillité, son tempérament fougueux repris le dessus et il ne put s’empêcher de jouer de mauvais tours. Un beau jour, après avoir fait souffler une tempête sur le jardin de fleurs préféré de sa soeur, il lança un cheval sur l’une de ses tisserandes qui périt sur le coup. Ce qui aurait pu n’être qu’une simple dispute entre frère et sœur, prit une tournure dramatique lorsque Amaterasu, terriblement vexée, décida de s’enfermer au plus profond d’une grotte connue sous le nom de Ame-no Iwato (天岩戸).

Les conséquences de cet acte furent désastreuses. Le monde privé de la lumière du soleil commença à dépérir peu à peu. Les autres dieux se seraient alors concertés pour trouver un moyen de faire sortir Amaterasu de sa caverne. Uzume no mikoto (天鈿女命), déesse de la gaité, aurait alors entamé une danse érotique. Experte dans l’art de la séduction, elle sut en peu de temps attirer l’attention de tous les autres Kamis. Ceux-ci se mirent à danser et à chanter à leur tour. Intriguée par toute cette agitation et un peu jalouse du fait que les autres puissent s’amuser sans elle, Amaterasu sortit la tête de la caverne. Une déesse lui tendit alors un miroir. Intéressée par la silouhette qu’elle aperçut dans le miroir, Amaterasu s’aventura hors de sa cachette. Un Kami profita de ce moment d’inattention pour la tirer de force hors de la caverne. Le monde retrouva alors la lumière.

Uzume no mikoto eut donc un rôle d’une importance capitale. C’est grâce à ses qualités artistiques, mais également esthétiques, qu’elle arriva à dénouer la situation. Ce mythe a donné naissance à plusieurs expressions dont 女は門開き « les femmes ouvrent les portes » et 女は縁起がいい, « les femmes portent chance ».

À travers cette légende, on comprend qu’au Japon les plaisirs sensuels ne sont pas considérés comme un péché ni comme un vice, mais bien au contraire comme étant des éléments indispensables à l’harmonie de ce monde. Ils ne sont donc dégradants ni pour les hommes ni pour les femmes. L’érotisme, qui ne doit pas être comparé à de la perversion, est élevé au rang d’art. Lorsqu’une Geisha, (littéralement personnes des arts) arrive par ses danses, ses chants ou les divers jeux qu’elle imagine, à créer une ambiance festive, elle devient donc une digne héritière de la déesse Uzume no mikoto.

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Les kimonos des nobles de la cour impériale étaient décorés par des motifs subtils que seuls les érudits pouvaient comprendre. Ce livre a pour but de présenter l’univers poétique de ces symboles qui renferment la richesse culturelle et spirituelle des grandes civilisations de la route de la soie.

Nicolas Chauvat

Nicolas Chauvat, diplômé de l'Institut politique d'Aix-en-Provence et ancien chargé de mission à l’Ambassade de France à Tokyo est spécialistes des grands systèmes de religion et leurs influences sur les relations internationales. Parlant couramment japonais et chinois, il partage son temps entre la France et l'Asie, où il mène des recherches sur les différentes spiritualités présentes le long de la route de la Soie. Passionné de photographie, il organise régulièrement en France des expositions sur la Chine ou le Japon.

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2 thoughts on “L’origine mystérieuse des geishas

  1. Merci pour cet article très détaillé et bien instructif … avec lequel on peut ne pas être d’accord sur tout. Faire remonter les origines de cette profession dédiée aux métiers d’art au shintoïsme ? Le lien ne me paraît pas si évident surtout quand on sait que la profession n’est pas apparue avant l’époque de Edo.
    Mais je peux me tromper …

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