Exposition: Fantastique! Kuniyoshi – Le démon de l’estampe

Durant la seconde moitié du XIXe siècle, l’art japonais exerce en Occident une fascination inégalée qui engendre cet extraordinaire mouvement artistique qualifié de «japonisme». Dans les années 1860, les gravures ukiyo-e ou «images du monde flottant» représentant le monde des plaisirs, la vie et les mœurs populaires du temps ainsi que les portraits des acteurs et courtisanes célèbres, commencent à circuler en grand nombre à Paris, à la suite de l’ouverture du Japon au commerce avec la France, et de sa participation remarquée aux expositions universelles.

Désormais considéré comme l’un des grands maîtres de l’ukiyo-e au XIXe siècle, Utagawa Kuniyoshi est resté moins connu en Occident que ses prédécesseurs Katsushika Hokusai, Kitagawa Utamaro et Utagawa Hiroshige. Le caractère exceptionnel de son œuvre le tient à l’écart de la vague du japonisme décoratif en Europe mais il séduit, dès le Second Empire, toute une génération plus avertie de marchands, collectionneurs et artistes, tels que Siegfried Bing, Philippe Burty, les frères Goncourt, Claude Monet ou Auguste Rodin, fascinée par l’étonnante inventivité de son répertoire iconographique.

Ses estampes sont caractérisées par l’originalité de leur inspiration et des cadrages, la violence dans les séries de monstres et de combattants, l’humour dans les séries d’ombres chinoises, les caricatures et les représentations de la vie des chats.

Le Petit Palais invite le public à découvrir pour la première fois en France la production d’Utagawa Kuniyoshi (1797-1861), un artiste hors du commun. Grâce à d’importants prêts japonais, complétés par ceux d’institutions françaises, les 250 œuvres présentées témoigneront de son génie dramatique et de sa beauté expressive. L’exposition explicitera la fonction de cette imagerie et son importance dans la culture japonaise, l’œuvre de Kuniyoshi, ayant largement influencé depuis l’art du manga et du tatouage.

Takiyasha la sorcière et le fantôme du squelette

Takiyasha la sorcière et le fantôme du squelette

Le parcours thématique mettra en lumière la variété stylistique et l’imagination sans limite de l’artiste. Un espace introductif sera consacré à la présentation de l’artiste et à sa réception en France au XIXe siècle. Suivront cinq sections conçues comme autant de variations sur son œuvre gravé et qui présenteront le foisonnement et l’exubérance de son inspiration.

Le visiteur découvrira ainsi une section consacrée aux guerriers et dragons, genre stylistique dans lequel Kuniyoshi a excellé. Puis une seconde salle s’attachera aux acteurs célèbres de Kabuki dont les portraits sont caractérisés par une grande expressivité tirant parfois jusqu’à la caricature. Le parcours s’attardera ensuite sur les plaisirs et divertissements à Edo au travers d’une grande variété d’estampes comme les « bijin-ga » ou beautés féminines plus traditionnelles ou encore des estampes plus originales, les « kodomo-e » ou images d’enfants qui révéleront le regard singulier que l’artiste pose sur les scènes de la vie quotidienne. Puis, le parcours proposera une sélection d’estampes de paysages dont l’angle de vue photographique confère à leur composition un style d’une grande modernité.

L’exposition se terminera par un ensemble majeur d’œuvres satiriques et humoristiques témoignant du talent sans égal de l’artiste pour la caricature. Ces images du quotidien peuplées d’animaux anthropomorphes, chats, oiseaux, crapauds… ont influencé toute une génération de créateurs de mangas. Conçue par Didier Blin, la scénographie audacieuse et contemporaine dialoguera avec l’univers très personnel et original de Kuniyoshi et privilégiera son inventivité formelle caractérisée tant par son exploration des limites des formats que par ses effets de cadrages.
Le catalogue qui accompagnera l’exposition sera la première publication en français consacrée à cet artiste.

Section I – Légendes, guerriers et dragons

Roshi Ensei, série: « Un des cent huit héros de la version populaire du roman Au bord de l’eau »

Roshi Ensei, série: « Un des cent huit héros de la version populaire du roman Au bord de l’eau »

À l’aube du XIXe siècle, se développe au Japon une littérature d’aventure dont les personnages deviennent très populaires. Dans ces romans, les héros, guerriers historiques ou personnages légendaires, doivent affronter des esprits, monstres et créatures fantastiques en tous genres. Ces récits gravés sur des planches de format oban (environ 39 x 27 cm) sont accompagnés de gravures monochromes réalisées par des maîtres de l’estampe ukiyo-e.

Kuniyoshi porte un intérêt particulier pour les estampes de guerriers dès le début de sa carrière. C’est avec la série des 108 héros d’Au bord de l’eau, éditée en 1827 et inspirée du célèbre roman chinois Shuihu zhuan, qu’il devient l’un des maîtres du genre. Les portraits de ces brigands chinois traités en pleine page, dans des positions de combat fort complexes, révèlent le talent de l’artiste pour des compositions dynamiques et des mises en scène dramatiques. Les immenses tatouages représentés sur leurs corps lancent un véritable engouement parmi les habitants d’Edo, qui se répand au-delà même du Japon et témoigne encore aujourd’hui de la popularité de l’œuvre de Kuniyoshi.

L’artiste s’intéresse ensuite à d’autres héros de roman, donnant aux gravures de guerriers une plus vaste portée. Afin d’obtenir des fresques de grande ampleur, il privilégie le format en triptyque et tire parti des lignes droites comme des courbes pour exprimer la force, le mouvement et la vitesse. La mise en page hardie de ses dessins ainsi que la représentation des guerriers en action, se distinguent par leur originalité et leur grande modernité.

Section II – Les grands acteurs du kabuki

Ichikawa Ebizo V dans le rôle de Kezori Kuemon

Ichikawa Ebizo V dans le rôle de Kezori Kuemon

À l’époque d’Edo (1603-1868), le théâtre kabuki est l’un des divertissements les plus populaires dans les grandes villes du Japon. Ce théâtre de gestes, accompagné de musique, se caractérise par des costumes spectaculaires et des mises en scène astucieuses. Les spectres et autres apparitions jouent un rôle important dans l’univers du kabuki de même que chez Kuniyoshi qui s’inspire, dans plusieurs de ses estampes, de la pièce Fantômes à Yotsuya du dramaturge Tsuruya Namboku IV (1755-1829).

Des affiches sous forme d’estampes sont réalisées pour annoncer les représentations. Elles montrent les scènes principales de la pièce ainsi que des cartouches avec le nom et le rôle des acteurs. Tirées à des fins promotionnelles, certaines gravures sont exposées à la devanture des marchands d’estampes, contribuant à faire venir le public ou permettant à ceux qui avaient vu le spectacle d’en conserver un souvenir. Chaque représentation théâtrale est en outre accompagnée d’un fascicule détaillant l’ensemble du programme. Dans ses portraits d’acteurs, Kuniyoshi excelle à repésenter l’expressivité des visages avec suffisamment de fidélité et de caractère pour que le public puisse parfaitement les reconnaître et saisir ainsi la personnalité de chaque vedette.

Section III – Les plaisirs d’Edo

Jeune femme se coupant les ongles

Jeune femme se coupant
les ongles

Avec plus d’un million d’habitants au début du XIXe siècle, Edo – l’actuelle Tokyo – est alors la ville la plus peuplée au monde. Une véritable culture populaire s’y développe et un grand choix de divertissements sont proposés à ses habitants. Alors que les attractions se multiplient, les estampes jouent un rôle de support publicitaire pour la présentation de productions théâtrales aussi bien que de spectacles d’acrobates et d’équilibristes. Kuniyoshi excelle dans la réalisation de telles oeuvres, comme ses portraits très populaires de lutteurs de sumô en attestent. Edo comprend plusieurs quartiers de plaisirs, le plus célèbre étant le Shin Yoshiwara, toléré par le pouvoir du shogun, dont l’espace est cerné de douves et de barrières qui le séparent de la vie ordinaire. Modèle favori de l’artiste, les courtisanes de haut rang, d’un raffinement accompli, forment un monde à part. À l’occasion des multiples festivités qui s’y déroulent, les geishas divertissent l’assistance cultivée en dansant et en jouant de la musique.

À quelques pas du centre d’Edo s’étend une riche nature dont les estampes de Kuniyoshi restituent les paysages changeants au fil des saisons: on apprécie la beauté des fleurs de cerisier au printemps, la fraîcheur du soir ou les feux d’artifice tirés près du fleuve Sumida en été, la pleine lune ou les érables rouges en automne, et la neige en hiver.

Section IV – Paysages au bord de l’eau

Le bac à Tamura sur la route Oyama dans la province de Sagami

Le bac à Tamura sur la route Oyama dans la province de Sagami

À l’est d’Edo, le fleuve Sumida est non seulement un but de promenade réputé pour ses cerisiers en fleur ou ses feux d’artifice, mais aussi une importante voie d’échanges. De nombreux bateaux l’empruntent aussi pour rejoindre le Shin Yoshiwara, le quartier de plaisirs. Au cœur de la ville, les alentours du pont Ryogoku, où Kuniyoshi vécut pendant un temps et qu’il représenta dans de nombreuses estampes, sont très fréquentés et comptent d’innombrables échoppes et maisons de thé alignées en rangs serrés. Ces vues d’Edo peuplées de personnages saisis dans leur vie quotidienne, donnent à qui les regarde l’impression de marcher le long du fleuve aux côtés du maître.

À la différence de celles de ses contemporains, les estampes de paysages de Kuniyoshi adoptent un angle de vue photographique au caractère éminemment moderne qui témoigne de son intérêt pour les techniques picturales occidentales. Il s’en inspire notamment dans le traitement du ciel, des nuages, du clair-obscur et de la perspective. Si durant la vogue du japonisme au XIXe siècle ses estampes de guerriers et d’acteurs sont encore peu importées en Europe, ses paysages sont en revanche très prisés. Claude Monet (1840-1926) ou le grand collectionneur d’art japonais Henri Vever (1854-1942) possédent ainsi plusieurs paysages de l’artiste.

Section V – Jeux et caricatures

Divers oiseaux tenant de petits commerces

Divers oiseaux tenant de petits commerces

À partir de 1842, le régime des shoguns, soucieux de renforcer la morale publique, prend un ensemble de mesures coercitives visant notamment à contrôler les divertissements populaires. L’interdiction de diffuser des portraits d’acteurs ou de geishas et de courtisanes conduit Kuniyoshi à produire des œuvres satiriques et humoristiques pour détourner la censure. Dans l’histoire de l’ukiyo-e, le talent de Kuniyoshi pour caricaturer un sujet, avec autant de maîtrise, une telle profusion d’idées et une telle inventivité, s’affirme sans égal.

Les caricatures de Kuniyoshi se répartissent en trois catégories principales. Les portraits d’acteurs qui prennent la forme amusante d’un animal ou d’un objet permettent à l’artiste d’échapper à la censure. Un deuxième ensemble constitué d’animaux et de monstres anthropomorphes, croqués dans des scènes de la vie quotidienne et parodiant les types et caractères humains, témoigne de la profonde affection portée par l’artiste à la gent animale. Les caricatures en formede puzzle enfin reposent sur l’accumulation d’une multitude d’éléments d’une même catégorie à l’intérieur d’un motif unique.

Quel que soit le personnage ou animal représenté, les caricatures sont révélatrices du sens aigu de l’observation de Kuniyoshi et empreintes d’une infinie légèreté. Son imagination sans limites inspire encore aujourd’hui les auteurs de mangas et de films d’animation.

L’œuvre de Kuniyoshi est multiple. Vivant, expressif, narratif, poétique… son univers entre en résonance avec celui du japon actuel: qu’il s’agisse des bandes dessinées, des films d’animation, des tatouages, mais également de l’environnement publicitaire urbain. Ces correspondances surgissent d’emblée au regard lorsqu’on découvre ses œuvres.

Ainsi la scénographie a été pensée pour couper le visiteur du réel et le faire pénétrer dans le monde de Kuniyoshi avec sa cohorte de personnages, de figures, ses paysages, ses visions de la société… C’est également un espace pictural étonnant d’inventivité, audacieux tant par ses effets de cadrages que par ses échelles de représentation, et d’une grande liberté.

Lieu: Le petit palais – Avenue Winston Churchill – 75008 Paris
Date: Du 1er octobre 2015 au 17 janvier 2016
Tarifs: Entrée gratuite dans les collections permanentes – Entrée payante pour les expositions temporaires (10 euros plein tarif)
Page de l’exposition: Fantastique! Kuniyoshi – Le démon de l’estampe

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