« Encouragement à l’étude »: le grand manifeste de Fukuzawa, 1872

En 1872, Yukichi Fukuzawa publie son « Encouragement à l’étude ». Cet essai paraît d’abord sous forme d’opuscule dont la vente atteint 200.000 exemplaires, un chiffre extraordinaire pour l’époque. « Un verre d’eau pour l’assoiffé », ainsi apparaît-il au lecteur. De 1872 à 1876, Fukuzawa entreprend de publier une série de dix-sept essais, tous intitulés « Encouragement à l’étude ». Les idées fondamentales du premier essai, reproduit ci-dessous, ont gardé toute la vigueur dont elles témoignaient en 1872.

Le Ciel n’a jamais créé un homme qui fût au-dessus d’un autre, ni un homme qui fût au-dessous d’un autre…, entend-on dire souvent. Donc, à la naissance, en quelque sorte, l’idée du Ciel est que tous les hommes soient égaux à tous les autres, sans distinction entre grands et petits, nobles et rustres, mais qu’ils travaillent tous avec leur corps et avec leur esprit, dans la dignité de seigneurs de la création qui est la leur, afin de prendre leur juste part de tous les biens de ce monde pour la satisfaction de leurs besoins, pour se vêtir, se nourrir et s’abriter des intempéries, tout cela librement mais sans gêne pour les autres, à seule fin que chacun puisse vivre heureux.

Pourtant, si nous regardons de plus haut ce monde des hommes, nous voyons qu’il y a des sages et des ignorants, des riches et des pauvres, des gens considérables et des gens de peu, et que les différences qui les séparent sont comme le nuage et la boue. Pourquoi faut-il qu’il en soit ainsi ? La raison en est apparente. Dans le Jitsugokyo, il est dit: « Si un homme n’étudie pas, il n’aura aucun savoir. Un homme qui ne sait rien est un sot. » La différence qui sépare le sage du sot vient de ce que l’un a étudié, l’autre pas.

Dans la société, il y a des tâches ardues et des tâches faciles. Ceux qui entreprennent des tâches ardues sont tenus pour gens de mérite, et ceux qui entreprennent des tâches faciles sont tenus pour gens de peu de mérite. Toutes les tâches qui exigent un effort de l’esprit sont difficiles; et celles qui ne demandent qu’un effort des bras et des jambes, sont faciles.

Lorsqu’un homme est d’un certain rang et d’une certaine importance, sa maison se trouve naturellement plus riche, et du point de vue du commun, il apparaîtra comme hors d’atteinte tant il est haut placé. Mais si l’on va au fond des choses, on découvre que la différence vient du fait que cet homme a, ou n’a pas, de culture; il n’y a pas de distinctions voulues par le Ciel.

Le proverbe dit: « Le Ciel ne donne pas la richesse aux hommes, mais il la donne au travail des hommes. » Donc, comme je l’ai déjà dit, l’homme ne naît pas avec le rang et la richesse. Seuls, ceux qui s’efforceront d’apprendre et sont capables de raisonner parviendront au plus haut rang et à la fortune, alors que ceux qui ne savent rien resteront pauvres et humiliés.

Culture ne veut pas dire savoir des mots rares, lire de vieux livres ardus, prendre plaisir à entendre ou à composer des poèmes, ni pratiquer des arts d’agrément de ce genre, qui ne sont d’aucune utilité pour personne en ce monde. Ces arts d’agrément procurent, certes, beaucoup de plaisir à l’esprit et ne sont pas sans valeur. Mais il faut se garder de les estimer et de les révérer autant que le commun des savants voudraient nous le faire accroire.

Depuis des temps immémoriaux, on a vu bien peu de maîtres en littérature chinoise qui fussent capables de faire marcher une maison, ou de marchands qui fussent aussi versés en poésie qu’habiles à gérer leurs affaires. C’est bien pourquoi, marchands et agriculteurs sont inquiets quand ils voient leurs fils s’adonner sérieusement à l’étude: ils s’imaginent déjà ruinés dans leurs espérances les plus chères! Sollicitude bien naturelle, et qui prouve combien ce genre d’études est éloigné de la vie, et inutile dans l’existence quotidienne.

Donc, il nous faut réserver pour des jours meilleurs toute espèce d’étude qui n’est d’aucune utilité réelle, et consacrer tous nos efforts à la véritable culture, celle qui est proche de nos préoccupations quotidiennes par exemple, les 47 lettres de l’alphabet, le style épistolaire, la comptabilité, l’emploi de l’abaque et de la balance.

En allant plus avant, nous découvrirons bien d’autres sujets d’étude: la géographie, qui est une sorte d’histoire en images et un guide du Japon et de tous les pays du monde; la physique, qui est l’étude de la nature et de la fonction de tout ce qui se trouve sous les cieux; l’histoire qui est la chronique détaillée et l’étude des conditions de tous les pays du monde, dans le passé comme dans le présent; l’économie, qui nous explique comment gérer les affaires de notre maison, de notre pays, et du monde entier; la morale, qui édicté les principes naturels de la conduite de l’homme envers lui-même et envers ses semblables.

Et pour entreprendre l’étude de ces matières, il nous faut lire, en traduction, les oeuvres occidentales. Pour écrire, dans la plupart des cas, l’alphabet japonais suffira. Mais si un jeune homme montre quelques promesses d’avancement dans le savoir, qu’il apprenne « les lettres qui s’écrivent de gauche à droite », et qu’il aille jusqu’au fond des choses, ne fût-ce que sur une seule matière ou dans un seul domaine, et qu’à partir de ces principes fondamentaux, il explore le monde qui l’entoure, et satisfasse ainsi au besoin de chaque jour.

Tel est le Jitsugaku, la science ou vrai savoir, qui est le même pour tous les hommes et devrait être inculqué à chacun, sans distinction de fortune ni de rang, dans toute la société. Après seulement, chaque homme pourra suivre sa voie, samouraï, fermier, artisan ou marchand, et vaquera à ses affaires domestiques. Et c’est ainsi que chaque individu peut accéder à son indépendance, que chaque foyer peut accéder à son indépendance, et que la nation elle-même peut accéder à son indépendance.

Dans la quête du savoir, l’important est de connaître ses propres limites. La nature de l’homme qui vient de naître ne connaît ni bornes ni contraintes; en devenant adultes, l’homme comme la femme, devraient être libres d’agir et sans entraves. Mais il se trouve qu’en insistant sur la liberté seule sans égard pour les limites que notre propre nature nous impose, on risque de tomber dans le caprice et le libertinage. Ce que l’on entend par limites, c’est se conformer à la raison et jouir de sa propre liberté sans enfreindre celle des autres.

La frontière qui sépare la liberté et le caprice tient au respect ou au non respect de la liberté d’autrui. Par exemple, si l’on ne dépense que l’argent que l’on a gagné, il semblerait que l’on fût libre de le consacrer au vin et aux femmes, et de s’abandonner à la débauche. Pourtant, c’est fort loin d’être le cas.

Le libertinage de l’un peut devenir la tentation de beaucoup d’autres, et le mauvais exemple contaminer la société tout entière, et corrompre les effets de l’éducation. Même si c’est son argent que dépense le débauché, le péché est impardonnable.

Le problème de la liberté et de l’indépendance existe pour une nation tout autant que pour un individu. Depuis la plus haute antiquité, le Japon est resté ce pays insulaire, sans contact avec les nations étrangères, vivant du produit de sa propre industrie et apparemment inconscient de tout autre besoin.

Mais les Américains sont venus, à l’ère du Kaei, et le commerce étranger, les échanges ont repris et ont connu l’essor que nous constatons aujourd’hui. On a beaucoup discuté sur ce point, même après l’ouverture de nos ports, alors que certains criaient très fort qu’il fallait les fermer et chasser tous les étrangers. Toutefois, ces querelles marquaient une singulière étroitesse de vue, comme celle de la grenouille de la fable au fond de son puits.

Prenez le Japon, prenez n’importe quel pays; chaque nation vit sous les mêmes cieux, se chauffe au même soleil, admire la beauté de la même lune, partage les mêmes océans, respire le même air, possède les mêmes sentiments humains. Donc, tout ce que nous avons en trop, il faut que nous le donnions aux autres, prenant en retour pour nous tout ce que les autres ont en trop, nous enseignant les uns les autres, apprenant ensemble, ni humbles ni glorieux, chacun s’efforçant de répondre au besoin de l’autre.

Ainsi, d’accord avec la raison du Ciel et la coutume des hommes, chaque nation devrait tenir un commerce d’échanges avec toutes les autres; et quand elle a la raison contre elle, courber la tête; et quand elle a la raison pour elle, relever le défi, fût-ce même celui des navires de guerre de l’Angleterre et de l’Amérique; et quand l’honneur du pays est en jeu, chaque homme devrait faire le sacrifice de sa vie à la nation, plutôt que de voir ternir la gloire de son pays. Telle devrait être la véritable image d’un pays libre et indépendant.

Tout cela montre bien qu’il ignore les vraies limites d’une nation, tout comme celui-là qui, ignorant le véritable sens de la liberté, tombe dans les maux du bon plaisir et du libertinage.
Depuis le retour à la règle impériale, le système de gouvernement du Japon a connu beaucoup de changements. A l’extérieur, le Japon s’associe au reste du monde en se pliant à la loi internationale. A l’intérieur, il guide son peuple vers une meilleure compréhension de la liberté et de l’indépendance, autorisant les petites gens à prendre un nom patronymique et à monter à cheval, ce que d’aucuns peuvent considérer comme le plus beau geste de tous les temps. On peut dire que le mouvement vers l’égalité des quatre classes samouraï, paysan, artisan et marchand est depuis quelque temps en bonne voie dans ce pays.

Désormais, donc, parmi les populations du Japon il n’y aura plus rien qui rappelle le rang donné par la naissance. Seuls le mérite et la position qu’il occupe, détermineront le rang de chacun. Par exemple, s’il est décent de marquer du respect à un haut fonctionnaire du gouvernement, ce n’est pas à l’homme que va notre respect, mais à la fonction qu’il occupe et au fait qu’il la doit à son seul mérite, et s’en sert pour administrer le précieux dépôt de la loi au bénéfice de tous.

Tout le monde se souvient que, sous le régime du Shogun, la Jarre Auguste de Thé était portée en procession tout au long de l’avenue Tokaido. Ce n’était pas seulement la Jarre de Thé, mais un simple faucon de la Maison du Shogun, qui était plus précieux qu’un homme vivant. Quand un cheval de la Maison du Shogun venait à passer, tous les piétons devaient s’écarter du chemin pour lui laisser le passage. Tout, même une pierre, même une tuile, paraissait empreint d’un caractère sacré, quand on y lisait la marque: Ceci appartient au Shogun. »

Depuis des siècles, on s’en plaignait, mais les gens y étaient habitués, et l’abus était devenu coutume. Après tout, ce n’était pas la dignité de la loi, qui était en cause, non plus que la valeur des choses en soi; c’était seulement un lâche artifice du gouvernement pour faire montre de son pouvoir et pour restreindre la liberté du peuple. On peut dire que c’était la vaine apparence de la loi, dénuée de substance.

Aujourd’hui que ces parodies de lois et de coutumes tombent en désuétude dans l’ensemble du pays, les esprits et les coeurs devraient être plus tranquilles et si quelqu’un nourrit le moindre grief contre le gouvernement, au lieu d’en garder rancune en secret à tel ou tel fonctionnaire responsable, il doit rechercher la filière pour présenter sa cause et la plaider calmement, et sans hésitation.

Si cette cause est conforme à la raison du Ciel et à l’humanité, il faut se battre pour elle, même au péril de sa vie. Tel sera le sort d’un homme qui se targue d’être citoyen d’une nation civilisée.

Comme je l’ai déjà dit, l’individu comme la nation en tant que tels, sont libres de toute contrainte aux yeux de la loi instituée par le Ciel. Ainsi donc, si la liberté de la nation est en danger, on ne doit pas craindre de se dresser contre toutes les nations du monde , et si la liberté de l’individu est en danger, on ne doit pas craindre de se dresser même contre les représentants de l’autorité.

De plus, au moment où l’égalité des quatre classes vient d’être proclamée, tout homme doit se sentir en mesure de donner libre cours à ses activités, tant qu’elles demeurent conformes aux voies du Ciel. Toutefois comme chaque homme occupe une place dans la société, il doit avoir les aptitudes et les vertus correspondantes. Pour cultiver ces aptitudes, pour acquérir ces vertus, il faut s’initier à la logique des choses. Pour s’initier à la logique des choses, il faut apprendre ses lettres. Telle est la raison de la nécessité urgente de l’étude.

Si, nous jetons un coup d’ autour de nous, nous constatons que la condition des trois classes: paysan, artisan et marchand, s’est élevée de cent coudées, et sera bien tôt égale à la condition du samouraï. Dès maintenant, les voies sont ouvertes au recrutement d’hommes de talent appartenant à ces trois classes et à leur accès aux postes administratifs. Il faut donc que tous les hommes fassent leur retour sur eux-mêmes et prennent conscience qu’ils sont désormais en haute position et que leur conduite soit conforme à la dignité de cette position.

Il n’est rien de si pitoyable et de si nuisible que la condition de l’ignorant et de l’illettré. Dans les abîmes de l’ignorance, l’homme perd jusqu’au sentiment de la honte. Quand l’ignorance le condamne a la misère et à la faim, cet homme ne s’en prend pas a lui-même, mais il envie les riches, allant pafois jusqu’à se liguer avec d’autres misérables pour inciter à une protestation ou recourir à la révolte armée. Faut-il dire qu’ils ignorent la honte, ou faut-il dire qu’ils ignorent la loi ?

Ils doivent à la loi leur sécurité, qui leur permet de vaquer à leurs affaires dans le cadre des lois de leur pays. Ils savent en tirer profit, le cas échéant. Pourtant, quand leur appétit les y pousse, ils n’hésitent pas à transgresser ces lois. N’est-ce pas là un outrage à la raison et à la justice ?

Il arrive parfois qu’un homme bien assis et non dépourvu ne sache faire autre chose qu’amasser de l’argent et se montre totalement incapable d’élever ses enfants. Privés d’éducation, les enfants de cet homme seront sots, ce qui n’a rien de surprenant; ils sombreront dans la paresse et le libertinage et gaspilleront comme fumée dans le vent l’héritage de leurs ancêtres.

Pour ramener à la raison des hommes aussi dénués de bon sens, la raison ne suffit pas: la seule façon de les rappeler à l’ordre est le recours à la force. Un proverbe d’Occident nous le dit: « Si le peuple n’entend pas raison, le gouvernement se durcit. » Non que le gouvernement soit dur par nature. C’est la folie des hommes qui provoque cette dureté dont ils sont les premiers à pâtir.

Or, si le gouvernement est dur quand il a affaire à des gens dénués de sens, la raison veut que le gouvernement se montre clément lorsqu’il a affaire à des gens de bon sens. Chaque pays a le gouvernement qu’il mérite, et nous avons le gouvernement que nous avons parce que nous sommes le peuple que nous sommes. Que si le malheur voulait que notre peuple sombrât plus profondément dans l’ignorance et l’analphabétisme, le gouvernement se montrerait encore plus sévère qu’il ne l’est aujourd’hui. Mais si les esprits se tournent vers l’étude, et progressent vers la civilisation, le gouvernement inclinera vers plus de liberté et de clémence.

La sévérité ou la clémence d’un gouvernement découlent naturellement du mérite ou du démérite du peuple qu’il gouverne. Qui au monde préférerait la sévérité à la clémence ? Qui ne ferait des prières pour que son pays fût à la fois fort et prospère ? Qui souhaiterait le voir humilié par des étrangers ? Ce sont là des sentiments communs à tous les hommes.

Ce qui importe pour l’heure, et ceci concerne chacun d’entre nous, c’est de régler sa conduite sur les principes qui gouvernent l’humanité et d’appliquer tout son zèle à l’étude afin d’absorber une vaste culture et de faire fructifier des dons qui soient dignes de la position qu’il occupe. Ceci facilitera la tâche du gouvernement pour faire accepter sa règle à un peuple qui s’y soumettra aisément, chacun trouvant sa place et tous jouant un rôle dans le maintien de la paix dont bénéficiera la nation.

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