Vers le Moyen-Âge: développement du système domanial

Le passage de l’Etat Antique (kodai 古代) au Moyen-Âge (chûsei 中世)

Daibutsu de Kamakura

Daibutsu de Kamakura

Le découpage historique traditionnel, axé sur les changements politiques, fait commencer le Moyen-Âge avec l’établissement des guerriers de l’époque Kamakura en 1192. Si on considère les changements sociaux, la transition se situe plutôt aux 11e-12e siècles. Même si le pouvoir reste en apparence stable, des mutations importantes préparent la société médiévale, et sa caractéristique principale, la féodalité . Ces mouvements sont liés à l’apparition d’un nouveau type de domination et d’exploitation de la terre, les shôen 荘園 (ou shô 庄), que l’on traduit par « domaines ».
Paradoxalement, le système shôensei 荘園制 est lié au système des codes. En effet, les premières constitutions de domaines, aux 8e et 9e siècles, servent à fournir des ressources aux grands temples (ex. domaines du Todai-ji 東大寺) ; ceux-ci sont très chers à entretenir, et les moines, non productifs commercialement, doivent assumer de lourdes dépenses pour l’organisation des cérémonies. On assiste aux premières exemptions d’impôts et de taxes, souvent partielles cependant. De plus, ces domaines sont liés au défrichement (il s’agit de droits d’exploitation de terres encore sauvages), et restent étroitement contrôlés par l’administration provinciale et intégrés au système des codes. Il n’y a pas encore de paysans attachés, ceux-ci passent des contrats de durée limitée avec les temples (fermage).

L’administration provinciale tend à évoluer: les gouverneurs (kokushi 国司) gagnent une certaine autonomie par rapport au régime central. Un des faits les plus importants est l’abandon des rizières de répartition handen 班田 au profit des kôden 公田 , « rizières publiques » non redistribuées et liées à leurs exploitants. Cette mesure vise à soulager l’administration provinciale et les recensements réguliers. On désigne d’importants représentants locaux responsables de la collecte de l’impôt et de la transmission des terres pour un lot de rizières. Ceux-ci attachent bientôt leur nom ou le nom du lieu où ils habitent à ces rizières. Appelés myôshu 名主 , ils font reconnaître leurs droits sur ces propriétés, les myôden 名田 . Leurs responsabilités héréditaires en font dans des propriétaires de fait. Les fraudes visant à faire passer des rizières publiques pour des rizières exemptes d’impôts se multiplient. Les représentants cherchent à accroître leurs droits sur ces terres en les soustrayant à l’influence des gouverneurs, et tentent de réunir des propriétés limitées et disparates.

Au 10e siècle, cette évolution s’accentue. Les temples renouvellent plus souvent leurs demandes d’exemptions. Mais les kokushi gardent le contrôle des terres et le dernier mot en matière d’exemptions et d’affectations. Les premiers paysans permanents apparaissent sur les domaines des temples. Ils cherchent à devenir responsables à leur tour et obtenir des exemptions pour eux-mêmes. Cette période de transition voit la constitution et le renforcement des myôden et l’accentuation de l’autonomie des kokushi qui demeurent suffisamment puissants pour contrecarrer ces domaines.

L’exemple du domaine de Ôyama 大山 dans la région de Kobe

Toji: temple shingon de Kyoto

Toji: temple shingon de Kyoto

Le moine Kûkai, fondateur de la secte Shingon, établit une école d’enseignement dans le Tôji 東寺 de Kyoto. Après sa mort, des problèmes de financement forcent les moines à la vente du temple. Ceux-ci reçoivent des terres près de la Ôyamagawa 大山川 , noyau du futur domaine. Il s’agit d’une zone étroite dans une vallée peu mise en valeur. Au 10e siècle, les cultures sont confiées à des responsables locaux qui portent des charges monastiques: ils sont nommés azukari 預 , « ceux qui se voient confier ». Les moines cherchent à obtenir des exemptions pour les terres défrichées : s’ensuivent contrôles, réévaluation des terres, établissement de nouveaux cadastres… La gestion est compliquée, l’expansion très contrôlée par l’administration provinciale (interdictions de construction, etc.).
En 1102, le nouveau gouverneur, Takashina Tameaki, proclame de manière inattendue une exemption totale d’impôts et une impunité pour le domaine d’Ôyama (fuyu-funyû 不輸不入). Cette mesure plutôt surprenante, qui enlève toute autorité au gouverneur sur le domaine, s’explique quand on sait que le dirigeant du domaine est le fils du gouverneur ! On peut en déduire que les moines, en pleine crise financière suite à plusieurs incendies, ont conclu un arrangement avec le gouverneur en lui promettant de mettre un de ses fils à la tête du domaine, et avec les membres de la cour : malgré quelques objections, ces-derniers reconnaissent en effet la mesure.

Les 12e et 13e siècles voient une croissance sans précédent de la population et des cultures. L’exploitation des terres est de plus en plus efficace : des nouvelles zones sont défrichées, le domaine s’étend le long des vallées environnantes. La perception de revenus ne se fait plus seulement sur les rizières, mais aussi sur les champs secs (hatake 畑). Les formes de recensement et les cadastres diffèrent de ceux de l’ancien gouvernement. Le domaine acquiert un mode de fonctionnement propre, en rupture avec l’administration du pays.

Un certain nombre de gros propriétaires trouvent plus avantageux d’intégrer les propriétés d’Ôyama, et font un kishin 寄進 , c’est-à-dire qu’ils donnent leurs terres au temple. Mais les choses ne se passent pas forcément sans problème entre ces nouveaux venus et les propriétaires théoriques : les paysans refusent en fait de payer quoi que ce soit à qui que ce soit. Ce fait illustre la naissance dans la paysannerie de l’archipel d’une nouvelle organisation sociale : la propriété de la terre devient un élément de plus en plus important, voir central. Les paysans aspirent à devenir de plus en plus autonomes. Des contrats sont passés entre villages sans passer par le domaine ou n’importe quel gouvernement. Une nouvelle structure se forme, le ie 家 , structure familiale et unité de production autour de laquelle s’organise l’exploitation des terres. C’est l’apparition de communautés villageoises à caractère de plus en plus affirmé. Ces transformations s’accompagnent de l’accroissement des domaines, de plus en plus homogènes, et qui attirent les paysans. Ceux encore sous domination publique se font reconnaître des droits et des modes d’administration qui s’en rapprochent : disparition des prêts forcés, et de certains traits du régime des codes. L’appropriation privée du pouvoir est un des traits du féodalisme : les myôshu se voient décerner des titres d’administrateurs locaux (shôkan 将官) qui officialisent leur domination sur tel ou tel territoire. Ils se constituent en petits seigneurs locaux, et tirent divers prestiges de leur position dominante. Ils vont exercer leur pouvoir et régler la vie du pays jusqu’à la fin du 16e siècle, quand s’achèveront les guerres civiles.

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