Armée, politique et société au Japon – 1928~1946 – (4/5)

Une dictature militaire? – 1941~1945

 

Une société militarisée

Après Pearl Harbor, qui marque l’entrée en guerre formelle du Japon, l’armée phagocyte une grande part du corps social. 9,5 millions d’hommes seront sous les drapeaux en 1944, soit environ 13% de la population de l’archipel, mais l’essentiel des hommes de 18 à 50 ans. La mobilisation touche aussi les colonies – Taiwan et Corée -, mais plus partiellement; elle y prend largement la forme d’une impressionnante croissance de l’industrie lourde, surtout dans l’actuelle Corée du Nord, et d’une prostitution massive des femmes pour les besoins de l’armée. La rupture avec le milieu d’origine est d’autant plus forte que plus des deux tiers des soldats sont envoyés outremer, et beaucoup sur des fronts immensément éloignés, sans permission envisageable. De plus l’industrie métropolitaine est progressivement intégrée presque entière à l’armement, qu’un ministère distinct, que gère lui-même le Premier ministre Tôjô, tente de coordonner à partir de l’automne 1943. Pas moins de deux millions de travailleurs rejoignent l’aéronautique, priorité des priorités, surtout quand la guerre sur mer paraît perdue. Des millions de femmes doivent travailler pour la première fois, soit pour remplacer leur mari ou leur père à la ferme ou à la boutique, soit dans l’industrie. Au travers de ces corvées modernes que sont en 1944-45 les terrassements en vue d’un « mur du Pacifique » (jamais achevé), c’est la population restée au village qui est massivement touchée.

Le quadrillage est total. Les associations de voisinage (centralisées sous contrôle gouvernemental) chargées de répartir le ravitaillement, puis de la défense civile contre les bombardements, organisent aussi la souscription (de facto obligatoire) aux lourds emprunts de guerre, organisent les démonstrations patriotiques lors des victoires (puis de leurs anniversaires…), et surveillent. La gendarmerie militaire, ou Kempeitai, dans laquelle Tôjô avait exercé son premier grand commandement, devient alors une vraie police politique omniprésente, en tout cas dans les grandes villes. Les extrémistes intégrés à l’ANST y formeront, quoiqu’à une échelle réduite, une sorte de milice inspirée par les SA nazis, le « Corps d’adultes », souvent composé d’anciens soldats, qui patrouillera dans les rues des villes à la recherche des contrevenants à l’ordre moral en place – par exemple les hommes persistant à s’habiller à l’occidentale (une sorte de costume paramilitaire khaki est considéré comme « vêtement patriotique ») et à porter des cheveux longs. Au-delà, c’est la vie quotidienne et la culture dans leur ensemble qui sont marqués par l’effort de guerre: privations de plus en plus dramatiques, culte quotidien de l’empereur, triomphe de l' »art national », curieusement proche en fait des néo-réalismes nazi ou stalinien. Dans les écoles, l’entraînement paramilitaire, la formation technique aux industries d’armement et la propagande tendent à dominer les cursus.

Les contradictions de la primauté politique

D’octobre 1941 à août 1945, le Japon compte trois Premiers ministres, tous militaires, dans les gouvernements desquels les civils se font rares, pour ne pas même parler des représentants des anciens partis. Les 33 mois du règne de Tôjô constituent assurément le moment où l’on est le plus proche d’une dictature militaire. Le tempérament autoritaire du général, sa méticulosité de travailleur acharné et sa maîtrise des réseaux policiers lui asservissent ses propres ministres. Il jouit également longtemps d’une forte popularité, que va progressivement ruiner le fossé entre ses prétentions victorieuses et ce que les Japonais finissent par percevoir de la réalité. Au-delà de quelques individus isolés, et rapidement enfermés, aucun courant politique, philosophique ou religieux, si faible soit-il, ne s’oppose à l’effort de guerre – ce serait s’opposer à l’empereur-dieu -, ou n’ose critiquer, jusqu’en 1944, la stratégie poursuivie: situation unique parmi les belligérants. L’ANST emplit la totalité de ce qui reste de paysage politique. Et l’idéologie officielle, simple à assimiler (le Japon, pays de toutes les vertus, appelé à régénérer l’Asie et le monde; l’empereur, issu d’une lignée divine, âme du peuple; l’armée, bouclier des deux précédents) s’impose aisément à presque tous.

Et pourtant, paradoxalement, même Tôjô est loin de la toute-puissance d’un Hitler ou d’un Staline. Trois forces difficilement contournables demeurent autonomes. La moins immédiatement préoccupante est l’ANST, qui ne suscite pas de réel engouement populaire, et que par voie de conséquence continuent à dominer les hommes des anciens partis, qui reconstituent vite en son sein des factions informelles calquant les clivages antérieurs. Il est significatif qu’aux élections de 1942, à l’apogée des victoires, les candidats les plus proches de l’armée ne soient qu’une minorité à être investis. Il y a la marine, qui se sent brimée par l’ancien commandant en Mandchourie, et dont les défaites précoces exacerbent la rancoeur. Il y a enfin la grande inconnue du Tennô, qui se tait presque constamment, laisse manipuler son image par les militaires, mais n’est pas prêt à sacrifier son trône et son pays aux rêves de grandeur ou aux lois de l’honneur militaire (les empereurs ne se suicident jamais). C’est la conjonction de ces deux dernières forces qui acculera Tôjô à la démission en juillet 1944, après la « défaite de trop », celle de l’île de Saipan.

Une emprise à peine effritée (1944-45)

Il serait très exagéré d’imaginer que les défaites des derniers temps du conflit aient amené un début de désagrégation du système en place. Il n’y eut jusqu’au bout ni grèves, ni manifestations, ni contestation publique. L’ultra-nationalisme n’était en rien atteint: simplement, peu à peu, le discours passait du triomphalisme au sacrifice suprême, ce qu’exprime bien, à partir d’octobre 1944, le culte du kamikaze. On ne s’imagine plus guère gagner la guerre, mais les victoires en Chine de 1944, et l’étendue des terres encore occupées en 1945 font longtemps espérer une paix honorable – dans ce contexte le kamikaze devient élément central d’un calcul d’apparence rationnelle: il faut faire plier les Américains sous des pertes insupportables. Chez les jeunes, en particulier, la frénésie morbide de la mort héroïque dure jusqu’au bout.

Il reste que le paysage commence doucement à changer. Les bombardements américains, tardifs (novembre 1944) mais très massifs, détruisent les villes, paralysent les usines et les transports. L’encadrement de la population s’en voit relâché, et les préoccupations de la vie quotidienne finissent par marginaliser le discours d’une propagande que l’évidence des désastres rend par ailleurs de moins en moins crédible. On commençait à avoir du mal à trouver de nouveaux candidats au kamikazat: c’était un signe. Tout ceci commence à se traduire sur le plan politique: le Premier ministre Suzuki, un authentique modéré (laissé pour mort par les conjurés de 1936), est investi en avril 1945 sur un programme centré sur la recherche d’une paix de compromis, pour laquelle on compte désespérément sur une médiation soviétique. Parallèlement des conversations discrètes réunissent des hommes politiques peu compromis avec le militarisme, des journalistes et des intellectuels, afin de préparer la relève.

Jean-Louis Margolin

Maître de conférences en histoire, Université Aix-Marseille
Institut de Recherches Asiatiques (IrASIA, UMR 7306), Marseille

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