Bouddhisme antique (2/3) – Phase d’organisation

La période de Nara: organisation de la pratique bouddhique

Structuration du culte

Le daibutsu de Nara

Le daibutsu de Nara

Le début du 8e siècle voit la mise en place près de la capitale de grands monastères entretenus par l’Etat, les kanji 官寺 . En 710, la fondation de la capitale Nara intègre dans son plan à la chinoise des monastères bouddhiques qui pour une grande part ont subsisté jusqu’à nos jours. On envoie de plus en plus fréquemment des moines étudier en Chine.

Le bouddhisme a donné lieu à la formation de nombreuses sectes différentes : celles-ci s’appuient sur une hiérarchie et des cérémonies d’ordination très strictes. Cela pose un gros problème au Japon qui ne possède pas de moines en nombre suffisant, et débouche sur une situation de désordre. En 753, sur invitation des Japonais, Ganjin 鑑真 , un moine chinois, d’abord horrifié par la situation qu’il découvre, s’efforce d’y remettre de l’ordre. Il établit les ordinations régulières, pour lesquelles une estrade officielle est construite au Todai-ji 東大寺.

Cette période marque le développement véritable d’un bouddhisme plus orthodoxe. C’est la formation des six sectes de la capitale du sud (nanto-rokushû 南都六宗) : cinq appartiennent au grand véhicule, une seule, occupant une place peu importante, au petit véhicule. Parmi la première catégorie, trois écoles se distinguent : Sanron 三論 (« les trois doctrines »), Hossô 法相 (« les aspects de la Loi ») et Kegon 華厳 (« la guirlande fleurie »). Ces différentes écoles, qui coexistent en paix, privilégient chacune tel ou tel aspect du bouddhisme. L’école Kegon s’appuie par exemple sur le Kegon-kyô, le Texte de la guirlande fleurie. Elles ne sont pas non plus exclusives : on peut passer librement d’un temple à un autre.

Empereur Shomu

Empereur Shomu

Une des figures marquantes du bouddhisme de Nara est Shômu-tennô 聖武 (701-756). Son éducation bouddhique est extrêmement profonde : convaincu que le comportement du souverain influe directement sur l’état du pays lui-même, et très frappé par une série de mauvaises récoltes et les révoltes des grandes familles du Nord en 740, il met en chantier avec sa femme, l’impératrice Kômyô 光明 , une série de grands travaux visant à répandre la doctrine profondément dans le pays :

  • Les kokubunji 国分寺 , aujourd’hui presque tous disparus, sont des monastères provinciaux. On instaure dans chaque province deux temples dont les moines sont chargés de prier pratiquement en permanence. La grande divinité du sanctuaire de la maison impériale à Ise, Amaterasu, sera néanmoins consultée avant leur construction pour obtenir son accord.
  • Le Todai-ji 東大寺 (« Grand temple de l’Est ») de Nara, fondé en 743, reconstruit plus petit que l’original à l’époque d’Edo, demeure la plus grande construction en bois du monde. La statue de bronze du bouddha qu’il abrite, le Nara-daibutsu 奈良大仏 , est de taille colossale (17 m ; 500 t). De nos jours, la tête n’est plus d’origine.

La construction d’une telle statue, de 743 à 752, représente une tâche réellement écrasante pour un pays aussi peu développé. Les paysans des régions centrales sont lourdement imposés. Seule la découverte providentielle de mines d’or dans le Nord va permettre de l’achever. En 752, la « cérémonie d’ouverture des yeux » (inauguration de la statue) se fait sous la direction d’un moine indien. De nombreux moines assistent à ce qui reste la plus importante cérémonie bouddhique au Japon.

Les historiens hésitent sur la signification de ces travaux. S’agit-il d’une volonté d’affirmer le pouvoir impérial, en identifiant l’empereur à un bouddha universel ? En tout cas, ce comportement manifeste une croyance profonde en une réelle efficacité du bouddhisme, même si la nouvelle religion n’a rien d’exclusif : elle coexiste avec certaines pratiques de la voie du yin et du yang (même si le taoïsme n’est pas adopté), et des pratiques magiques. Elle demeure cependant un moyen de gouvernement tout à fait essentiel, au point d’y consacrer des ressources importantes. Une fusion s’opère entre le bouddhisme et l’Etat. L’impératrice Kômyô organise des œuvres de bienfaisance (distribution de médicaments), qui constituent aussi un moyen de se protéger contre les catastrophes naturelles. Pendant les invasions mongoles du 13e siècle, la cour donnera encore des offices religieux pour s’en prévenir.

La mainmise sur les institutions monastiques

Moine Gyoki

Moine Gyoki

Le contrôle de la hiérarchie bouddhique vise plusieurs points :

  • Maintenir l’image de marque des cercles bouddhiques.
  • Empêcher que n’importe qui devienne moine et profite ainsi des exemptions d’impôts.
  • Contrôler l’influence des institutions monastiques sur la politique, et limiter leur ascendant sur les dirigeants.

La vie du moine Dôkyô illustre parfaitement l’influence que peuvent avoir certains moines. En 762, il guérit la future impératrice Shôtoku 称徳 ; celle-ci devient sa protectrice. Il connaît dès lors une ascension fulgurante, et est nommé en 766 au grade le plus élevé, celui de Prince de la Loi (Hôô 法王). Sa carrière prend une direction résolument politique. Son influence grandissante finit par inquiéter les grandes familles, en particulier les Fujiwara. Alors qu’il brigue le titre d’empereur et en convint Shôtoku, ses opposants consultent en 769 l’oracle d’Hachiman qui stipule qu’il est impossible pour un moine de devenir empereur. La mort de Shôtoku en 770 provoquera l’exil de Dôkyô qui meurt en 773.

La diffusion du bouddhisme dans la population est amorcée. Elle est cependant freinée par le contrôle strict de l’Etat sur les sectes et la séparation des moines et des laïques. Les moines sont affectés à un temple et n’ont que peu l’occasion de propager leur doctrine. Gyôki 行期 (668-749) refuse cet embrigadement et parcourt la province d’Osaka. Il se bat contre sa secte d’origine et l’Etat qui n’apprécient guère son comportement. D’abord persécuté, il est par la suite réhabilité.

Efficacité de la politique provinciale

Il est difficile de mesurer précisément l’action des kokubunji. On observe un phénomène de syncrétisme avec le sangaku shinko 山岳信仰 , le culte des montagnes, qui se caractérise par une révérence envers les montagnes et leurs éléments, considérés comme lieu de résidence des divinités. Il est l’action de personnages isolés, appelés yamabushi 山伏 (prêtres des montagnes), qui prêchent la loi bouddhique et pratiquent l’ascèse dans ces régions empreintes de cultes locaux. Ce mouvement, le shugendô 修験道 , qui diffère du shinto, se structure en une secte. Ses adeptes, censés détenir des pouvoirs de guérisons, pratiquent des exercices dans la nature et voyagent de place en place. Il va à son tour contaminer le bouddhisme. A Nara, les temples sont essentiellement urbains. A Heian, ils seront construits sur des hauteurs ou en montagne. Les grandes légendes concernant les yamabushi seront reprises : moines tueurs ou convertisseurs de démons des montagnes.

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