Armée, politique et société au Japon – 1928~1946 – (1/5)

L’armée est au Japon un élément central du projet de modernisation et de puissance établi au début de l’ère Meiji (1868). L’enrichissement du pays lié au développement économique est précocément consacré de manière prioritaire à la mise en place d’une puissante armée de conscription (1872-73) et aux industries liées à l’armement. Mais, à partir de 1928, les militaires vont parvenir à se placer au coeur de la vie politique, jusqu’à l’absorber presque entière aux alentours de 1941. Quelles furent les étapes de cette mise sous tutelle ? Comment expliquer la faiblesse d’un système parlementaire, qui capitule pratiquement sans combat ? Quelle dynamique joua-t-elle en faveur des militaires, et d’abord pourquoi parvinrent-ils à être considérés comme le sel de la terre japonaise, chargés d’une mission éminente ?

La période d’apogée de la militarisation, après 1941, pose d’autres problèmes. Quels furent les mécanismes relayant l’idéologie nationalimpériale des cadres de l’armée vers les tréfonds de la société ? Quels furent les traits dominants de l’idéologie qui parvint à s’imposer un moment à la quasi-totalité des Japonais, et galvanisa leur résistance à l’adversité, jusqu’à l’absurde ? Il faudra aussi comprendre pourquoi l’armée ne constitua jamais une force réellement unifiée, ce qui entrava son projet de réorganisation totale du système politique et de la société.

1946, enfin, est comme le négatif -il vaudrait mieux dire le positif- de 1928: l’armée, écrasée, disqualifiée, dissoute, perd en quelques semaines toute emprise sur le pays. Les éléments d’une démocratie apaisée -et démilitarisée- se mettent aussi vite en place, dans un consensus assez étonnant entre l’occupant américain et la masse de la population. Et la société se réinstitue, sans révolution, sur de nouvelles bases.

A travers un série de quatre articles, nous verrons tout d’abord comment, entre 1928 et 1936, un véritable « double pouvoir » va se faire jour, l’armée imposant régulièrement ses vues aux ministres civils, et pénétrant de son idéologie le pays entier; puis, entre 1936 et 1941, comment les civils et même les partis gardent une certaine place, mais les officiers supérieurs cherchent à mettre en place un « Etat national de défense » largement calqué sur les modèles totalitaires du temps; puis, après 1941, comment l’entrée dans la guerre du pacifique consacre le pouvoir désormais absolu des militaires, sur la politique autant que sur l’économie et, au travers de l’instauration d’une « guerre totale », la tendance à l’encasernement du Japon entier -ainsi que, dans une moindre mesure, des nombreux pays occupés; enfin, comment la capitulation d’août 1945 qui prouve d’un coup l’inanité du projet lui-même.

Jean-Louis Margolin

Maître de conférences en histoire, Université Aix-Marseille
Institut de Recherches Asiatiques (IrASIA, UMR 7306), Marseille

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