L’histoire des Aïnous (2/2)

Suite au premier article sur l’histoire des Aïnous qui allaient des origines à la restauration Meiji, ce deuxième article couvrira lui la période de l’ère Meiji à nos jours.

Les Aïnous pendant l’ère Meiji

Jeune fille aïnou

Jeune fille aïnou

En 1875, un nouveau traité avec la Russie prévoit le rattachement de toutes les îles Kouriles au Japon, en échange de Karafuto, devenant Sakhaline. Les Aïnous de Sakhaline sont, pour la plupart, expatriés sur Hokkaido. On pense que des maladies telles la vérole, ont fait beaucoup de dégâts sur Sakhaline, et donc à la population aïnou de cette île. Les populations aïnous de Hokkaido sont relogées dans des réserves; on envoie les enfants dans des écoles différentes des écoles traditionnelles japonaises, et ce, afin de mieux contrôler le peuple aïnou. On interdit aux Aïnous de parler leur langue, et les pratiques traditionnelles disparaissent donc peu à peu, car l’héritage aïnou se transmet uniquement par voie orale (pas de système d’écriture), via des chants, des récits et des poèmes…

Cependant, en 1878, la Commission de Colonisation commence à employer le terme “anciens aborigènes” pour désigner les Aïnous. Plus tard, dans les années 1890, des tentatives pour faire passer une loi de protection des aborigènes de Hokkaido au gouvernement échouent, puis réussissent en 1899, avec un pacte visant à apporter l’aide nécessaire au développement des gens les plus pauvres de Hokkaido, et qui se trouvent être en majorité des Aïnous, en s’axant notamment sur l’agriculture. Mais les terres attribuées aux Aïnous se révèleront incultivables, les meilleures étant réservées ou déjà occupées par les Japonais. Ne pouvant plus chasser, ni pêcher par décret gouvernemental, les Aïnous se retrouvent sans ressources, ruinés. Ce pacte de 1899 est vu comme le coup de grâce porté aux autochtones du nord du Japon.
Assimilés par la force (et par la loi) à la population japonaise, beaucoup d’Aïnous se résignent, et s’intègrent dans la société japonaise, meurent même sous le drapeau japonais; les multiples révisions (1919, 1937, 1946) du pacte de 1899 n’aident finalement pas beaucoup les premiers habitants d’Hokkaido à relever la tête, le mal étant déjà fait.

Le réveil, au lendemain de la 2nde Guerre Mondiale

Conseil aïnou

Conseil aïnou

Les choses changent au lendemain de la seconde guerre mondiale: d’une part les frontières du pays, et d’autre part, le système politique du pays, qui bascule, sous le contrôle américain, dans la démocratie.

Les îles Kouriles sont depuis 1945 et jusqu’à aujourd’hui toutes aux mains de la Russie, qui en a fait un rempart militaire stratégique contre les Américains pendant la Guerre Froide. Les Japonais revendiquent depuis cette date la possession de Etorofu, Shikotan, Kounashiri et les îlots Habomai, où des Aïnous, puis des Japonais ont vécus.
1946 : la démocratisation du pays et l’article 13 de la Constitution rendent illégales la discrimination et l’assimilation du peuple aïnou. Les Aïnous obtiennent les mêmes droits que les Japonais. Une prise de conscience de l’identité aïnou s’opère, et la même année, l’Association des Aïnous de Hokkaido voit le jour (Hokkaido Utari Kyokai), rebaptisée Association Utari de Hokkaido en 1961. Les Aïnous vont pouvoir maintenant faire pression sur le gouvernement pour faire revivre leur culture.
Le Japon signe en 1979 le Pacte International sur les Droits Civils et Politiques (PIDCP). Ce pacte prévoit que « s’il existe dans les pays signataires des minorités ethniques, religieuses ou linguistiques, les personnes appartenant a ces minorités ne peuvent être privé du droit d’avoir en commun avec les autres membres de leur groupe leur propre vie culturelle, de professer et de pratiquer leur propre religion, ou d’employer leur propre langue (Troisième partie – Article 27) ». En ratifiant ce pacte, le Japon a cependant déclaré qu’il n’existait pas de telles minorités dans le pays. Le pacte de 1899 prônant l’assimilation, bien qu’obsolète et illégitime, avait la vie dure.
En 1986, le Premier Ministre japonais Yasuhiro Nakasone déclare que le Japon est une nation mono ethnique, ce qui provoque de vives critiques au sein de la communauté et des associations aïnous. L’année d’après voit la première participation des Aïnous à la Conférences des Nations Unies sur les Peuples Autochtones, ce qui les place pour la première fois sur la scène internationale. 2 ans plus tard, en 1989, le gouvernement japonais établit un comité qui devra examiner les différents points d’une future Loi Concernant le Peuple Aïnou.

Les choses vont s’accélérer en 1997. L’affaire du barrage Nibutani va opposer deux Aïnous à la construction d’un barrage sur un site sacré aïnou (la région de la rivière Saru). La Cour de Sapporo reconnaissant le caractère sacré du lieu insiste également sur le fait que malgré la signature de l’ICCPR en 1979, le gouvernement japonais n’avait pas encore véritablement cherché à protéger l’héritage culturel des Aïnous. S’ensuit donc le vote de la loi de 1997 dite “Nouvelle Loi Aïnou”, qui reconnaît pour la première fois l’existence d’une minorité ethnique au Japon, et prévoit notamment l’établissement d’un centre de recherche pour la culture aïnou, de mettre en place des infrastructures permettant d’étudier la langue des Aïnous, et enfin d’encourager la préservation des traditions et coutumes aïnous.

Les Aïnous aujourd’hui

Famille aïnou

Famille aïnou

Les Aïnous ne sont aujourd’hui plus que 24.000 sur tout Hokkaido, vivant principalement dans les sous-préfectures de Iburi et de Hidaka. Ce chiffre est loin d’être précis, car beaucoup d’Aïnous sont maintenant complètement assimilés à la population japonaise, ne voulant plus revendiquer leur patrimoine, ou même ignorant complètement leurs origines aïnou. En effet, bien qu’illégale, la discrimination existe toujours au Japon. D’après des enquêtes de l’association Utari, les Aïnous souffrent de discrimination essentiellement à l’école, au regard du mariage, et au travail. Si les jeunes Aïnous ou ayant un patrimoine aïnou réussissent presque aussi bien que les japonais les concours d’entrée au lycée, ils sont en revanche moitié moins nombreux à entrer à l’université. Même si le niveau de vie de la population aïnou s’est un peu relevé, il y a encore du chemin à faire pour rattraper celui de la moyenne générale des habitants de Hokkaido; les Aïnous restent beaucoup plus dépendant des aides sociales que le reste de la population.

Les associations se battent pour que cela cesse, et surtout pour faire en sorte que le gouvernement reconnaisse le caractère «autochtone » du peuple aïnou. Par cette revendication, les Aïnous espèrent obtenir des droits spécifiques, comme celui d’avoir un endroit pour développer la culture et faire revivre la tradition aïnou. Il ne s’agit pas de faire une réserve comme c’est le cas aux Etats-Unis, mais plutôt un endroit distinct d’un parc d’attraction, où l’on ferait vivre et poursuivre la vie selon la tradition aïnou et donc basé sur la préservation de l’environnement. Ce projet a un nom: IWOR. Prévu par la Nouvelle Loi Aïnou de 1997, ce parc ne s’est pas encore construit pour des raisons de restrictions budgétaires liées au contexte économique international. Mais les Aïnous, depuis leur participation à la Conférences des Nations Unies sur les Peuples Autochtones, ont appris des autres minorités de ce monde: des échanges ont eu lieu avec les Inuits du Canada par exemple.
Petit à petit, en se servant du pouvoir des médias et en apparaissant sur la scène internationale, les Aïnous ont pu faire bouger un gouvernement souvent jugé trop immobiliste, et peuvent encore influer de la sorte.

Femme aïnou

Femme aïnou

Réalistes, les Aïnous écartent toute idée de revendication territoriales: l’histoire a fait son oeuvre, et les Wajin sont maintenant bien implantés sur Hokkaido. Il n’est de toute façon pas question de séparation violente, de refoulement, ni même de guerre ouverte, la tradition aïnou favorisant plutôt le dialogue. L’essentiel reste quand même de faire admettre au gens que l’idée d’un peuple japonais mono ethnique, mono culturel est erronée (elle est même illégale depuis 1997). Agir en conséquence au coeur de la société, par exemple en revenant sur les manuels scolaires, qui parle des Aïnous, mais les considère comme complètement assimilés à la population, peut favoriser une prise de conscience, en tout cas le débat d’idée. Notons qu’il en va exactement de même pour le peuple d’Okinawa, qui sont eux plus d’un million à s’identifier comme descendants du peuple des Ryukyu, et qui ont des représentants spéciaux au sein de la Diète.
Les associations Aïnous sont nombreuses à l’heure actuelle sur Hokkaido. Des débats ont lieu entre elles, revenants sur les lois, faisant du lobbying auprès des gens. Beaucoup d’opinions sont exprimées, par exemple concernant la loi de 1997: certains y voient un progrès immense, d’autres pensent que cela ne va pas assez loin. Il en va de même pour les musées ou les villages reconstitués: cela aide à montrer en priorité aux japonais qu’ils existent, mais on peut voir ça aussi comme la disneylandisation d’un peuple, d’une culture. Le projet de parc IWOR est attendu au tournant à ce sujet.

8 thoughts on “L’histoire des Aïnous (2/2)

  1. Merci pour le rappel des discriminations qu’on eut à subir (et subissent aujourd’hui) les Ainous. Nous avons beaucoup à apprendre des peuples plus pacifiques et écologiques que ceux qui ont « gagné » le rapport de force économique et culturel.

  2. Bravo pour cet article, il y a si peu d’informations sur cette culture – et oui, le Japon était injuste avec les Aïnous encore plus qu’avec les habitants des Ryûkyû, comme cela est bien précisé par l’auteur. Merci de mettre en valeur ici la diversité culturelle du Japon qui reste toujours mal connue et pourtant, elle est exceptionnelle. Il y a aussi des ethnies totalement disparues comme
    les Hayato du Kyûshû, par exemple.

  3. Ces tatouages etaient mal vus par les chroniqueurs chinois, car l’acte de tatouer etait considere comme barbare dans leur culture. Il n’y a pas de lien connu entre ces tatouages ainous et le developpement des irezumis.

  4. L’histoire des Aïnous ressemble à celle des Amérindiens du Canada. Les préjugés et le racisme existe toujours. Les Amérindiens ont acquis le droit de vote dans les années 1960. La volonté des envahisseurs (anglais et français) est tenace; aucune langue amérindienne à un statut officiel. Mais on pourrait faire le parallèle avec l’Europe où la langue anglaise s’est imposée comme langue officielle et le français à été réduit à une simple curiosité folklorique. Les commerces, les arts, les institutions et les industries françaises embrassent l’usage de la langue anglaise comme l’ont fait certains Aïnous. Les Aïnous reprennent la destinée de leur langue, les cultures européennes pourraient en prendre exemple.

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