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La période Heian (3/3): les Fujiwara fév 18

Nakatomi no Kamatari

Nakatomi no Kamatari

La famille Fujiwara

Heian-kyo est le centre des arts et de la culture; elle connaĂźt son apogĂ©e au 10e siĂšcle. Cette Ă©poque est marquĂ©e par l’ascension politique de la famille Fujiwara è—€ćŽŸ. Ce clan est omniprĂ©sent dans la politique antique, mais est d’origine rĂ©cente : suite aux rĂ©formes de Taika (649) et Ă  l’aide qu’il a apportĂ©e, Nakatomi no Kamatari reçoit de l’empereur un kabane (autorisation de fonder un clan). Durant l’époque de Nara, les intrigues sont nombreuses entre les grands composants politiques : grands clans, lettrĂ©s et famille impĂ©riale. Il existe une Ă©troite imbrication des affaires familiales et politiques.

La politique de mariages constitue la manƓuvre privilĂ©giĂ©e des Fujiwara: ceux-ci pratiquent le mariage systĂ©matique de leurs filles avec les empereurs dĂšs le 9Ăšme siĂšcle, ce qui leur confĂšre une autoritĂ© sur le tenno, dont ils sont toujours les oncles ou le grand-pĂšre. La polygamie courante force les Fujiwara Ă  s’arranger pour Ă©carter les prĂ©tendants. Ils ont de plus intĂ©rĂȘt Ă  avoir sur le trĂŽne des empereurs jeunes donc influençables. Ils s’arrangent bientĂŽt pour dĂ©signer eux-mĂȘmes les empereurs. Fujiwara no Yoshifusa è—€ćŽŸè‰Żæˆż (804-872) et son fils adoptif Fujiwara no Mototsune è—€ćŽŸćŸș甌 (836-891) systĂ©matisent ce systĂšme de contrĂŽle.

L’empereur et certains lettrĂ©s Ă©mettent des oppositions de principes. Les incidents sont nombreux, en particulier l’affaire impliquant Sugawara no Michizane è…ćŽŸé“çœŸ (845-903). Celui-ci, lettrĂ© brillant, effectue malgrĂ© sa naissance commune une carriĂšre remarquable, qui le conduit au poste de Grand Ministre de droite. Il obtient la protection des empereurs Uda 柇怚 (867-931) et Daigo 醍醐 (885-930). Son influence politique est rĂ©elle, c’est lui qui supprime par exemple les ambassades envoyĂ©es en Chine. Son opposition au comportement des Fujiwara est trĂšs forte. Ceux-ci s’arrangent pour monter une cabale, obtenir sa destitution et son exil en 901 au Dazaifu, oĂč il meurt deux ans plus tard.

Cet Ă©chec illustre bien le manque de cohĂ©sion des lettrĂ©s et des fonctionnaires. Ils ne se sont jamais Ă©rigĂ©s en parti comme en Chine. Les raisons sont multiples : l’affaiblissement du rĂ©gime des codes d’une part, le fait que les lettrĂ©s soient sous la protection directe des grandes familles d’autre part. Ce dernier point les empĂȘche de s’unir contre la politique des grands clans justement. Peu aprĂšs la mort de Michizane, la foudre provoque l’incendie de bĂątiments officiels, et on y voit la manifestation de l’esprit en colĂšre du dĂ©funt. Les Fujiwara lui Ă©rigent alors un sanctuaire (divinisĂ© sous le nom de Tenjin 怩焞 , il devient l’une des divinitĂ©s shinto les plus populaires, comme dieu protecteur des Ă©tudes).

Fujiwara no Tadahira

Fujiwara no Tadahira

Au dĂ©but du 10e siĂšcle, Fujiwara no Tokihira è—€ćŽŸæ™‚ćčł (871-909), fils de Mototsune, domine la vie de cour. Il se heurte Ă  l’empereur Daigo qui refuse de cĂ©der Ă  ses exigences (accession Ă  des rangs Ă©levĂ©s pour les membres de sa famille). AprĂšs 930 cependant, les Fujiwara finissent par obtenir toutes les charges qu’ils dĂ©siraient. Le frĂšre de Tokihira, Fujiwara no Tadahira è—€ćŽŸćż ćčł (880-949) obtient la charge de rĂ©gent (sessho æ‘‚æ”ż), qui lui permet de gouverner pendant la minoritĂ© des empereurs. Elle est bientĂŽt associĂ©e au titre de grand chancelier (kampaku é–ąç™œ). Ce terme dĂ©signe Ă  l’origine le secrĂ©taire de l’empereur. Dans les faits, cela signifie que toutes les piĂšces officielles passe entre ses mains. Avec ses deux charges, les Fujiwara assoient leur pouvoir et tiennent complĂštement l’appareil d’Etat (nomination des membres de la haute administration).

L’empereur est rĂ©duit Ă  un rĂŽle de pure forme, et ne fait que contresigner les dĂ©cisions. Il devient une figure rituelle, enfermĂ©e dans un rĂŽle sacrĂ© de reprĂ©sentation et de cĂ©rĂ©monie. A l’époque d’Heian, le cĂ©rĂ©monial de cour s’appesantit sous l’effet du bouddhisme Ă©sotĂ©rique et de la doctrine du yin et du yang. L’empereur est accablĂ© sous un poids d’obligation : protocole, cĂ©rĂ©monies, rites.

Sa vie est rĂ©glĂ©e par des interdits, les mono-imi ç‰©ćżŒ . On considĂšre que les actes de la vie sont porteurs de sens : ceux de l’empereur dirigent la prospĂ©ritĂ© de l’Etat. Ainsi les interdits concernent certains dĂ©placements (directions interdites selon les jours, heures d’immobilitĂ©), certaines nourritures, certaines actions (en particulier voir certaines personnes). Les abdications se multiplient, dans une volontĂ© de retrouver une libertĂ© d’action, en particulier politique. Ainsi, les empereurs, Ă  fonction rituelle unique, sont en gĂ©nĂ©ral jeunes, ce qui profite d’autant plus aux Fujiwara. Ceux-ci n’hĂ©sitent pas non plus Ă  faire abdiquer les empereurs ou Ă  Ă©carter les princes gĂȘnants.

Fujiwara no Michinaga

Fujiwara no Michinaga

L’évolution administrative

Le gouvernement de Fujiwara no Michinaga è—€ćŽŸé“é•· (966-1027), arriĂšre-petit-fils de Tadahira, marque l’apogĂ©e de la domination des Fujiwara, dans une pĂ©riode de relative prospĂ©ritĂ©. Ceux-ci accaparent le pouvoir, au dĂ©triment du rĂ©gime des codes qui connaĂźt une accĂ©lĂ©ration de sa perte de substance. A l’époque de Nara, une trentaine de familles occupent les hauts postes. Aux 10Ăšme et 11Ăšme siĂšcles, elles ne sont plus que quatre, tous les plus hauts titres Ă©tant dĂ©tenus par les Fujiwara.

Ils doivent cependant veiller Ă  s’attirer la sympathie de la population de la capitale. Ils dĂ©veloppent des rĂ©seaux avec les fonctionnaires moyens de la capitale (clients) et les familles locales en province (mariage des cadets Fujiwara): les carriĂšres administratives sont dĂ©terminĂ©es par des liens personnels. Il devient de plus en plus nĂ©cessaire de rentrer dans leurs bonnes grĂąces. De maniĂšre officielle, certains fonctionnaires entrent comme membres de leur maison : ceux-ci doivent fournir divers services (escortes, transports) en Ă©change d’une protection (carriĂšre, rĂ©munĂ©ration). Ces relations s’expriment par un systĂšme classique de dons et de contre-dons entre patrons et clients.

Les consĂ©quences sur ce qui tient lieu d’économie sont que les circuits officiels de commerce pĂ©riclitent. Les marchands de Kyoto entrent aussi sous la protection des grandes familles. Le dĂ©sintĂ©rĂȘt pour la politique rĂ©elle du pays s’accentue. Le 11Ăšme siĂšcle voit la constitution de domaines dans les provinces, dont le gouvernement est laissĂ© Ă  l’autonomie de familles locales ou envoyĂ©es depuis la capitale. Les rivalitĂ©s se manifestent aussi au sein de la propre famille Fujiwara qui s’est constituĂ©e en de nombreuses branches collatĂ©rales. Les personnes en trop sont ainsi envoyĂ©es en province, comme gouverneurs (juryo 揗領), bientĂŽt surnumĂ©raires. Un seul dirige effectivement la province, les autres, juste titrĂ©s, restent Ă  la capitale en attendant de monter dans la hiĂ©rarchie.

Le dĂ©sintĂ©rĂȘt de la politique provinciale et la constitution de rĂ©seaux privĂ©s de gouvernement sapent l’autoritĂ© de la cour sur l’ensemble du territoire (perte de rĂ©alitĂ© du rĂ©gime). Les Fujiwara maintiennent leur pouvoir en se basant sur la hiĂ©rarchie et sur le rĂ©gime des codes en perdition: ils commandent la compilation de lois dĂ©suĂštes ou sans rĂ©alitĂ© administrative. Tout ce qui les intĂ©resse, c’est le protocole qui y est associĂ© et qu’ils cherchent Ă  fixer (le rĂšglement de l’ùre Engi – le Engishiki –, une des sources principales d’informations sur le gouvernement de Nara, a ainsi pu ĂȘtre prĂ©servĂ©).

Extrait de l'Engishiki

Extrait de l'Engishiki

Les résultats du gouvernement des Fujiwara

A l’époque d’Edo et de Meiji, les historiens ont Ă©tĂ© sĂ©vĂšres avec les Fujiwara. Ils n’ont vu en leur politique qu’un affaiblissement de l’Etat, la suppression d’un rĂ©gime Ă  l’ambition d’éducation, l’amollissement des mƓurs, le dĂ©sintĂ©rĂȘt des affaires du pays. Cette rĂ©flexion s’appuie sur la chute des Fujiwara devant les guerriers et l’image d’intrigues en apparence futiles qui reste de leur Ă©poque. En rĂ©alitĂ©, ils n’ont pu se maintenir que par une forte habiletĂ© politique, mĂȘme si ce terme ne dĂ©signe certainement pas la mĂȘme rĂ©alitĂ© qu’aujourd’hui.

Parler de nĂ©gligence des frontiĂšres cache le fait qu’à cette Ă©poque, les menaces extĂ©rieures sont inexistantes. A l’intĂ©rieur, les rĂ©voltes locales ont Ă©tĂ© rĂ©primĂ©es. Un vrai mouvement profond d’opposition au rĂ©gime ne verra le jour qu’aux 11Ăšme et 12Ăšme siĂšcles.

De plus, Kyoto devient un centre culturel Ă©minemment brillant. La vie de la capitale est rythmĂ©e de cĂ©rĂ©monies extrĂȘmement nombreuses, les nenjugyoji ćčŽäž­èĄŒäș‹ : rites et priĂšres, danses, concerts
 La ville a une influence profonde sur la vie de l’aristocratie qui y rĂ©side. En effet les relations entre les nobles sont marquĂ©es par l’importance dĂ©cernĂ©e aux activitĂ©s culturelles (composition poĂ©tique, etc.). Ce centre unique de culture fixe encore plus les fonctionnaires : la doctrine bouddhique a supprimĂ© la peine de mort, et l’exil apparaĂźt comme la peine la plus lourde. Ce climat de cour cultivĂ©e marque un premier vĂ©ritable apogĂ©e de la culture japonaise, et l’affirmation d’une sensibilitĂ© propre (10Ăšme, 11Ăšme siĂšcles). La culture est volontairement coupĂ©e de la Chine, et dĂ©veloppe ses propres valeurs. Cela n’exclut pas un certain formalisme (codification de plus en plus lourde de la poĂ©sie des waka ć’Œæ­Œ). C’est une grande Ă©poque pour la prose, en particulier fĂ©minine. Les hommes Ă©crivent la prose en chinois classique qui reste le moyen d’expression noble, les femmes en japonais (utilisation du syllabaire hiragana).

Le Dit du Genji

Le Dit du Genji, un chef-d’Ɠuvre de la littĂ©rature

C’est de cette particularitĂ© que naĂźtront les grands chefs-d’Ɠuvre de l’époque d’Heian, Ă©crits en japonais par des femmes. Les plus cĂ©lĂšbres d’entre elles sont Izumi Shikibu ć’Œæł‰ćŒéƒš (Journal et poĂšmes), Murasaki Shikibu çŽ«ćŒéƒš (Genji monogatari æșæ°ç‰©èȘž , « Dit du Genji »), et Sei Shonagon æž…ć°‘çŽèš€ (Makura no soshi ć—è‰ć­ , « Notes de chevet »). Elles sont issues de la noblesse moyenne attachĂ©e Ă  la noblesse de la cour, et en ont ainsi une connaissance intime qui transparaĂźt dans leurs Ɠuvres. Leurs noms vĂ©ritables sont inconnus ; nous les connaissons sous les noms, issus de leurs fonctions, que leur a donnĂ©s la tradition. Ce n’est pas pour autant une littĂ©rature pour femmes ; rapidement, le Dit du Genji est reconnu comme un chef-d’Ɠuvre, y compris par de grands dignitaires Fujiwara ou autres.

L’hĂ©ritage des Fujiwara

On ne peut pas porter qu’un jugement nĂ©gatif sur les actions des Fujiwara (accaparement du pouvoir, ou baisse de l’autoritĂ© de l’Etat). Le plus important en fait est qu’ils ont contribuĂ© Ă  faire de leur Ă©poque ce qui restera dans les mĂ©moires comme un Ăąge d’or de la civilisation, un raffinement de la culture. Ils inscrivent pour des siĂšcles le prestige de l’empereur ; grĂące Ă  eux, l’institution impĂ©riale survit lorsque les guerriers prennent le pouvoir, Ă  cause de la fascination de ces-derniers pour cette richesse, dont ils chercheront Ă  acquĂ©rir une part de prestige.

Jusqu’à l’époque de Meiji, la volontĂ© des guerriers d’obtenir des grades, des distinctions, des rangs de cour, devenus titres de noblesse dans une simple hiĂ©rarchisation, restera. La cour, seule habilitĂ©e Ă  les dĂ©livrer, survivra Ă  ce titre. Quand les guerres civiles amĂšneront une misĂšre noire, la cour, presque rĂ©duite Ă  l’état de mendicitĂ©, recevra toujours des guerriers, des riches marchands.

Les Fujiwara portent la civilisation et la culture japonaises Ă  un tel degrĂ© de brillance qu’ils imprimeront pour des siĂšcles un sentiment de nostalgie, d’impossibilitĂ© de les dĂ©passer, ou une volontĂ© de les surpasser. Dans ces conditions, les Fujiwara vont perpĂ©tuer leur renommĂ©e et permettre la survie de leurs institutions.

Source:
Dacodoc

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