
Nakatomi no Kamatari
La famille Fujiwara
Heian-kyo est le centre des arts et de la culture; elle connaĂźt son apogĂ©e au 10e siĂšcle. Cette Ă©poque est marquĂ©e par lâascension politique de la famille Fujiwara è€ć. Ce clan est omniprĂ©sent dans la politique antique, mais est dâorigine rĂ©cente : suite aux rĂ©formes de Taika (649) et Ă lâaide quâil a apportĂ©e, Nakatomi no Kamatari reçoit de lâempereur un kabane (autorisation de fonder un clan). Durant lâĂ©poque de Nara, les intrigues sont nombreuses entre les grands composants politiques : grands clans, lettrĂ©s et famille impĂ©riale. Il existe une Ă©troite imbrication des affaires familiales et politiques.
La politique de mariages constitue la manĆuvre privilĂ©giĂ©e des Fujiwara: ceux-ci pratiquent le mariage systĂ©matique de leurs filles avec les empereurs dĂšs le 9Ăšme siĂšcle, ce qui leur confĂšre une autoritĂ© sur le tenno, dont ils sont toujours les oncles ou le grand-pĂšre. La polygamie courante force les Fujiwara Ă sâarranger pour Ă©carter les prĂ©tendants. Ils ont de plus intĂ©rĂȘt Ă avoir sur le trĂŽne des empereurs jeunes donc influençables. Ils sâarrangent bientĂŽt pour dĂ©signer eux-mĂȘmes les empereurs. Fujiwara no Yoshifusa è€ćèŻæż (804-872) et son fils adoptif Fujiwara no Mototsune è€ććșç” (836-891) systĂ©matisent ce systĂšme de contrĂŽle.
Lâempereur et certains lettrĂ©s Ă©mettent des oppositions de principes. Les incidents sont nombreux, en particulier lâaffaire impliquant Sugawara no Michizane è ćéç (845-903). Celui-ci, lettrĂ© brillant, effectue malgrĂ© sa naissance commune une carriĂšre remarquable, qui le conduit au poste de Grand Ministre de droite. Il obtient la protection des empereurs Uda ćźć€ (867-931) et Daigo éé (885-930). Son influence politique est rĂ©elle, câest lui qui supprime par exemple les ambassades envoyĂ©es en Chine. Son opposition au comportement des Fujiwara est trĂšs forte. Ceux-ci sâarrangent pour monter une cabale, obtenir sa destitution et son exil en 901 au Dazaifu, oĂč il meurt deux ans plus tard.
Cet Ă©chec illustre bien le manque de cohĂ©sion des lettrĂ©s et des fonctionnaires. Ils ne se sont jamais Ă©rigĂ©s en parti comme en Chine. Les raisons sont multiples : lâaffaiblissement du rĂ©gime des codes dâune part, le fait que les lettrĂ©s soient sous la protection directe des grandes familles dâautre part. Ce dernier point les empĂȘche de sâunir contre la politique des grands clans justement. Peu aprĂšs la mort de Michizane, la foudre provoque lâincendie de bĂątiments officiels, et on y voit la manifestation de lâesprit en colĂšre du dĂ©funt. Les Fujiwara lui Ă©rigent alors un sanctuaire (divinisĂ© sous le nom de Tenjin ć€©ç„ , il devient lâune des divinitĂ©s shinto les plus populaires, comme dieu protecteur des Ă©tudes).

Fujiwara no Tadahira
Au dĂ©but du 10e siĂšcle, Fujiwara no Tokihira è€ćæćčł (871-909), fils de Mototsune, domine la vie de cour. Il se heurte Ă lâempereur Daigo qui refuse de cĂ©der Ă ses exigences (accession Ă des rangs Ă©levĂ©s pour les membres de sa famille). AprĂšs 930 cependant, les Fujiwara finissent par obtenir toutes les charges quâils dĂ©siraient. Le frĂšre de Tokihira, Fujiwara no Tadahira è€ććż ćčł (880-949) obtient la charge de rĂ©gent (sessho ææż), qui lui permet de gouverner pendant la minoritĂ© des empereurs. Elle est bientĂŽt associĂ©e au titre de grand chancelier (kampaku éąçœ). Ce terme dĂ©signe Ă lâorigine le secrĂ©taire de lâempereur. Dans les faits, cela signifie que toutes les piĂšces officielles passe entre ses mains. Avec ses deux charges, les Fujiwara assoient leur pouvoir et tiennent complĂštement lâappareil dâEtat (nomination des membres de la haute administration).
Lâempereur est rĂ©duit Ă un rĂŽle de pure forme, et ne fait que contresigner les dĂ©cisions. Il devient une figure rituelle, enfermĂ©e dans un rĂŽle sacrĂ© de reprĂ©sentation et de cĂ©rĂ©monie. A lâĂ©poque dâHeian, le cĂ©rĂ©monial de cour sâappesantit sous lâeffet du bouddhisme Ă©sotĂ©rique et de la doctrine du yin et du yang. Lâempereur est accablĂ© sous un poids dâobligation : protocole, cĂ©rĂ©monies, rites.
Sa vie est rĂ©glĂ©e par des interdits, les mono-imi ç©ćż . On considĂšre que les actes de la vie sont porteurs de sens : ceux de lâempereur dirigent la prospĂ©ritĂ© de lâEtat. Ainsi les interdits concernent certains dĂ©placements (directions interdites selon les jours, heures dâimmobilitĂ©), certaines nourritures, certaines actions (en particulier voir certaines personnes). Les abdications se multiplient, dans une volontĂ© de retrouver une libertĂ© dâaction, en particulier politique. Ainsi, les empereurs, Ă fonction rituelle unique, sont en gĂ©nĂ©ral jeunes, ce qui profite dâautant plus aux Fujiwara. Ceux-ci nâhĂ©sitent pas non plus Ă faire abdiquer les empereurs ou Ă Ă©carter les princes gĂȘnants.

Fujiwara no Michinaga
LâĂ©volution administrative
Le gouvernement de Fujiwara no Michinaga è€ćéé· (966-1027), arriĂšre-petit-fils de Tadahira, marque lâapogĂ©e de la domination des Fujiwara, dans une pĂ©riode de relative prospĂ©ritĂ©. Ceux-ci accaparent le pouvoir, au dĂ©triment du rĂ©gime des codes qui connaĂźt une accĂ©lĂ©ration de sa perte de substance. A lâĂ©poque de Nara, une trentaine de familles occupent les hauts postes. Aux 10Ăšme et 11Ăšme siĂšcles, elles ne sont plus que quatre, tous les plus hauts titres Ă©tant dĂ©tenus par les Fujiwara.
Ils doivent cependant veiller Ă sâattirer la sympathie de la population de la capitale. Ils dĂ©veloppent des rĂ©seaux avec les fonctionnaires moyens de la capitale (clients) et les familles locales en province (mariage des cadets Fujiwara): les carriĂšres administratives sont dĂ©terminĂ©es par des liens personnels. Il devient de plus en plus nĂ©cessaire de rentrer dans leurs bonnes grĂąces. De maniĂšre officielle, certains fonctionnaires entrent comme membres de leur maison : ceux-ci doivent fournir divers services (escortes, transports) en Ă©change dâune protection (carriĂšre, rĂ©munĂ©ration). Ces relations sâexpriment par un systĂšme classique de dons et de contre-dons entre patrons et clients.
Les consĂ©quences sur ce qui tient lieu dâĂ©conomie sont que les circuits officiels de commerce pĂ©riclitent. Les marchands de Kyoto entrent aussi sous la protection des grandes familles. Le dĂ©sintĂ©rĂȘt pour la politique rĂ©elle du pays sâaccentue. Le 11Ăšme siĂšcle voit la constitution de domaines dans les provinces, dont le gouvernement est laissĂ© Ă lâautonomie de familles locales ou envoyĂ©es depuis la capitale. Les rivalitĂ©s se manifestent aussi au sein de la propre famille Fujiwara qui sâest constituĂ©e en de nombreuses branches collatĂ©rales. Les personnes en trop sont ainsi envoyĂ©es en province, comme gouverneurs (juryo ćé ), bientĂŽt surnumĂ©raires. Un seul dirige effectivement la province, les autres, juste titrĂ©s, restent Ă la capitale en attendant de monter dans la hiĂ©rarchie.
Le dĂ©sintĂ©rĂȘt de la politique provinciale et la constitution de rĂ©seaux privĂ©s de gouvernement sapent lâautoritĂ© de la cour sur lâensemble du territoire (perte de rĂ©alitĂ© du rĂ©gime). Les Fujiwara maintiennent leur pouvoir en se basant sur la hiĂ©rarchie et sur le rĂ©gime des codes en perdition: ils commandent la compilation de lois dĂ©suĂštes ou sans rĂ©alitĂ© administrative. Tout ce qui les intĂ©resse, câest le protocole qui y est associĂ© et quâils cherchent Ă fixer (le rĂšglement de lâĂšre Engi â le Engishiki â, une des sources principales dâinformations sur le gouvernement de Nara, a ainsi pu ĂȘtre prĂ©servĂ©).

Extrait de l'Engishiki
Les résultats du gouvernement des Fujiwara
A lâĂ©poque dâEdo et de Meiji, les historiens ont Ă©tĂ© sĂ©vĂšres avec les Fujiwara. Ils nâont vu en leur politique quâun affaiblissement de lâEtat, la suppression dâun rĂ©gime Ă lâambition dâĂ©ducation, lâamollissement des mĆurs, le dĂ©sintĂ©rĂȘt des affaires du pays. Cette rĂ©flexion sâappuie sur la chute des Fujiwara devant les guerriers et lâimage dâintrigues en apparence futiles qui reste de leur Ă©poque. En rĂ©alitĂ©, ils nâont pu se maintenir que par une forte habiletĂ© politique, mĂȘme si ce terme ne dĂ©signe certainement pas la mĂȘme rĂ©alitĂ© quâaujourdâhui.
Parler de nĂ©gligence des frontiĂšres cache le fait quâĂ cette Ă©poque, les menaces extĂ©rieures sont inexistantes. A lâintĂ©rieur, les rĂ©voltes locales ont Ă©tĂ© rĂ©primĂ©es. Un vrai mouvement profond dâopposition au rĂ©gime ne verra le jour quâaux 11Ăšme et 12Ăšme siĂšcles.
De plus, Kyoto devient un centre culturel Ă©minemment brillant. La vie de la capitale est rythmĂ©e de cĂ©rĂ©monies extrĂȘmement nombreuses, les nenjugyoji ćčŽäžèĄäș : rites et priĂšres, danses, concerts⊠La ville a une influence profonde sur la vie de lâaristocratie qui y rĂ©side. En effet les relations entre les nobles sont marquĂ©es par lâimportance dĂ©cernĂ©e aux activitĂ©s culturelles (composition poĂ©tique, etc.). Ce centre unique de culture fixe encore plus les fonctionnaires : la doctrine bouddhique a supprimĂ© la peine de mort, et lâexil apparaĂźt comme la peine la plus lourde. Ce climat de cour cultivĂ©e marque un premier vĂ©ritable apogĂ©e de la culture japonaise, et lâaffirmation dâune sensibilitĂ© propre (10Ăšme, 11Ăšme siĂšcles). La culture est volontairement coupĂ©e de la Chine, et dĂ©veloppe ses propres valeurs. Cela nâexclut pas un certain formalisme (codification de plus en plus lourde de la poĂ©sie des waka ćæ). Câest une grande Ă©poque pour la prose, en particulier fĂ©minine. Les hommes Ă©crivent la prose en chinois classique qui reste le moyen dâexpression noble, les femmes en japonais (utilisation du syllabaire hiragana).
Câest de cette particularitĂ© que naĂźtront les grands chefs-dâĆuvre de lâĂ©poque dâHeian, Ă©crits en japonais par des femmes. Les plus cĂ©lĂšbres dâentre elles sont Izumi Shikibu ćæłćŒéš (Journal et poĂšmes), Murasaki Shikibu 玫ćŒéš (Genji monogatari æșæ°ç©èȘ , « Dit du Genji »), et Sei Shonagon æž ć°çŽèš (Makura no soshi ćèć , « Notes de chevet »). Elles sont issues de la noblesse moyenne attachĂ©e Ă la noblesse de la cour, et en ont ainsi une connaissance intime qui transparaĂźt dans leurs Ćuvres. Leurs noms vĂ©ritables sont inconnus ; nous les connaissons sous les noms, issus de leurs fonctions, que leur a donnĂ©s la tradition. Ce nâest pas pour autant une littĂ©rature pour femmes ; rapidement, le Dit du Genji est reconnu comme un chef-dâĆuvre, y compris par de grands dignitaires Fujiwara ou autres.
L’hĂ©ritage des Fujiwara
On ne peut pas porter quâun jugement nĂ©gatif sur les actions des Fujiwara (accaparement du pouvoir, ou baisse de lâautoritĂ© de lâEtat). Le plus important en fait est quâils ont contribuĂ© Ă faire de leur Ă©poque ce qui restera dans les mĂ©moires comme un Ăąge dâor de la civilisation, un raffinement de la culture. Ils inscrivent pour des siĂšcles le prestige de lâempereur ; grĂące Ă eux, lâinstitution impĂ©riale survit lorsque les guerriers prennent le pouvoir, Ă cause de la fascination de ces-derniers pour cette richesse, dont ils chercheront Ă acquĂ©rir une part de prestige.
JusquâĂ lâĂ©poque de Meiji, la volontĂ© des guerriers dâobtenir des grades, des distinctions, des rangs de cour, devenus titres de noblesse dans une simple hiĂ©rarchisation, restera. La cour, seule habilitĂ©e Ă les dĂ©livrer, survivra Ă ce titre. Quand les guerres civiles amĂšneront une misĂšre noire, la cour, presque rĂ©duite Ă lâĂ©tat de mendicitĂ©, recevra toujours des guerriers, des riches marchands.
Les Fujiwara portent la civilisation et la culture japonaises Ă un tel degrĂ© de brillance quâils imprimeront pour des siĂšcles un sentiment de nostalgie, dâimpossibilitĂ© de les dĂ©passer, ou une volontĂ© de les surpasser. Dans ces conditions, les Fujiwara vont perpĂ©tuer leur renommĂ©e et permettre la survie de leurs institutions.
Source:
Dacodoc
Sur le mĂȘme thĂšme:
- La période Heian (2/3): la montée en puissance de la caste militaire
- La période Heian (1/3): histoire, religion, littérature et économie
- Les villes antiques japonaises: époques de Nara et de Heian
- La période Nara (1/2): littérature et économie
- La période Nara (2/2): culture, religion et relations internationales






































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